Nationalisme ouvert, nationalisme fermé

« Si l’on veut bien dépasser l’inévitable distinguo droite-gauche, nationalisme républicain-nationalisme conservateur, on peut observer que la France a été le théâtre de deux sortes de nationalismes, qui ont pu s’exprimer parfois dans le même courant politique, dans la même bouche, sous la même plume : les circonstances en décidaient. Il me semble que la France a connu un nationalisme ouvert et un nationalisme fermé. Nationalisme ouvert : celui d’une nation, pénétrée d’une mission civilisatrice, s’auto-admirant pour ses vertus et ses héros, oubliant volontiers ses défauts, mais généreuse, hospitalière, solidaire des autres nations en formation, défenseur des opprimés, hissant le drapeau de la liberté et de l’indépendance pour tous les peuples du monde. Ce nationalisme-là, on en retrouve l’esprit et l’enthousiasme jusque dans l’œuvre coloniale. Aux yeux d’un Jaurès, adversaire de l’impérialisme, la colonisation française n’était pas perverse en soi : elle contribuait à civiliser, elle était une étape du progrès humain, pourvu qu’elle soit convaincue de ce devoir. De cette conviction, on retrouve la trace dans le nationalisme de certains officiers attachés à défendre coûte que coûte l’Algérie française. Les choses ne sont pas si simple, et il faut se garder, ici comme ailleurs, des dichotomies trop faciles. À un Michelet républicain, on pourrait sans mal opposer un Michelet antimoderne, réactionnaire ; un Barrès, inspirateur des écrivains fascistes, a pu être lu par des résistants comme une leçon d’énergie nécessaire à la lutte antifasciste ; de Péguy, à la même époque, on tirait un enseignement réactionnaire et maréchaliste, ici, et un encouragement contre le pétainisme, ailleurs ; aussi bien, le culte des mêmes héros se pratiquait chez les militants de la Révolution nationale et dans le maquis : Jeanne d’Arc en sait quelque chose. Le corpus traditionaliste et le corpus jacobin ont parfois produit conjointement ce nationalisme ouvert. Nationalisme néanmoins, et pas simplement patriotisme : celui-ci se définirait comme l’attachement naturel à la terre de ses pères (étymologiquement), tandis que celui-là fait de sa propre nation une valeur suprême, moyennant un légendaire éloigné, peu ou prou, des réalités historiques. Nationalisme, oui. Mais ouvert aux autres peuples, aux autres races, aux autres nations – et point crispé sur « la France seule ».

Un autre nationalisme (celui de « la France aux Français ») resurgit périodiquement, au moment des grandes crises : crise économique, crise des institutions, crise intellectuelle et morale… Boulangisme, affaire Dreyfus, crise des années trente, décolonisation, dépression économique, notre histoire retentit de ces périodes et de ces événements dramatiques au cours desquels un nationalisme fermé présente ses successifs avatars comme un remède. Un nationalisme clos, apeuré, exclusif, définissant la nation par élimination des intrus : Juifs, immigrés, révolutionnaires ; une paranoïa collective, nourrie des obsessions de la décadence et du complot. Une focalisation sur l’essence française, chaque fois réinventée au gré des modes et des découvertes scientifiques, qui font varier l’influence gauloise et l’influence germanique, l’apport du Nord et l’apport de la Méditerranée, le chant des bardes et les vers des troubadours. »

Michel Winock – Nationalisme, Antisémitisme et Fascisme en France

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