Un pouvoir organisé ne cède que ce qu’on lui arrache.

Ernest Renan

           Les indigènes secoueront avec le même empressement les liens de leur assimilation politique. Ils brûleront nos codes et nos règlements…

Léopold de Saussure

Tu regere imperio populos, Romane, memento; hae tibi erunt artes; pacisque imponere morem, parcere subiectis, et debellare superbos.

Vergilius Maro – Aenēis (VI – 851-853)

         Toi, Romain, rappelle-toi d’imposer aux peuples ton pouvoir (imperio) — voilà l’art qui est le tien —, de faire régner la paix dans les usages, de ménager ceux qui se soumettent et de réduire par la guerre ceux qui se rebellent.

Le conquérant, par nature et par fonction, qu’il le veuille ou non, est un aristocrate. Son gouvernement, par devoir et par nécessité, est un gouvernement despotique, et de quelques correctifs qu’on l’étaie, il ne peut pas être différent.

Il faut pourtant voir les choses comme elles sont et vouloir être sincère avec soi-même. Vanter sans cesse notre générosité, mettre toujours en avant notre libéralisme démocratique, ce n’est pas mauvais entre nous et ce peut être utile. Mais il vaut mieux tâcher de conformer nos actes aux conditions mêmes de la domination par conquête, laquelle n’est pas démocratique, et, sans user de ces hypocrisies misérables ni de ces « mensonges de la civilisation » qui ne trompent personne, chercher à la justifier pour l’utilité commune des conquérants et des sujets.

Jules Harmand – Domination et Colonisation (1910)

« Regere imperio populos, voilà notre vocation. »

« La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure, qui s’y établit pour le gouverner, n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en général, et à son propre avantage. La conquête germanique du Ve et du VIe siècle est devenue en Europe la base de toute conservation et de toute légitimité. Autant les conquêtes entre races égales doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. L’homme du peuple est presque toujours chez nous un noble déclassé ; sa lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il revient à son premier état. Regere imperio populos, voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la société européenne faites un ver sacrum, un essaim comme ceux des Francs, des Lombard, des Normands ; chacun sera dans son rôle. La nature a fait une race d’ouvriers ; c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; — une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre ; — une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un fellah, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. »

Ernest Renan – La réforme intellectuelle et morale (1871)

Décoloniser le féminisme

Soumaya Mestiri  (Université de Tunis)

     « Dans la polémique sur le burkini qui a agité la France cet été, ce n’est finalement pas tant la radicalisation du discours qui frappe que la posture qui l’accompagne. Force est de constater le changement à l’œuvre dans le positionnement des tenants de la laïcité de combat et, plus particulièrement, des féministes dites laïques ou blanches comme Elisabeth Badinter, laquelle considère le port du burkini sur les plages niçoises comme une «provocation dégoûtante», ou Caroline Fourest, qui explique dans le Huffington Post que«toute personne inquiète du radicalisme» «se sentirait mal à l’aise à l’idée de se baigner à côté d’une femme ou d’un groupe de femmes en burkini». »

http://www.liberation.fr/debats/2016/09/21/en-finir-avec-l-homogeneite-d-une-pensee-maternaliste_1505368

FAIRE ÉCLATER LE CHAMP INTELLECTUEL TEL QU’IL FONCTIONNE AUJOURD’HUI

« L’enjeu pour nous, c’est de renommer les choses, de catégoriser, de réinstaurer des fractures dans le champ intellectuel. Or, depuis une dizaine d’années, et la disparition d’auteurs comme Bourdieu, Deleuze ou Derrida qui étaient très attentifs à ces questions, on s’est peu à peu mis à accepter le fait que tout le monde débatte avec tout le monde. Nous nous inscrivons dans leur filiation : nous voulons faire éclater le champ intellectuel tel qu’il fonctionne aujourd’hui, faire advenir un nouveau champ. […]

Des idéologues comme lui, qui ont des places dans les instances institutionnelles, universitaires et dans les médias, veulent imposer de vieilles questions et, par là même, ils en font disparaître d’autres ; ce sont eux qui censurent les sujets beaucoup plus essentiels. Ce sont d’autres questions qui nous intéressent et que nous voulons poser : le droit des minorités, les violences faites aux femmes, la justice sociale, la répression pénale, Snowden et Assange, la reproduction des classes sociales, etc. […]

Il faut repenser la vie intellectuelle et mettre en place des stratégies de rupture ; il faut créer ses propres lieux, ses espaces de diffusion, affirmer ses points de vue, être autonome, se créer ses propres scènes. Le pluralisme, pour nous, ce n’est pas nous soumettre à des scènes imposées. C’est créer nos espaces, inventer nos scènes. »

Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie

http://www.lesinrocks.com/2014/08/26/actualite/edouard-louis-geoffroy-lagasnerie-rebelle-forcement-progressiste-11520670/

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