Qu’est-ce que le socialisme français ?

 

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Qu’est-ce que le socialisme français ? (Hoel)

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Voir : https://postcolonialbrittany.bzh/quest-ce-que-le-socialisme-francais/

« Les mots magiques et toujours puissants de patrie, de liberté, de salut public, de conspirations, en imposaient à la multitude et faisaient toute la force des tyrans.

Nos audacieux tribuns avaient révolutionné, sans-culotté, pour me servir de leurs expressions ostrogothes, c’est à-dire, dénaturé la langue, les idées, et perverti les mœurs. La modération était proscrite sous la qualification de modérantisme. On vous incarcérait pour être modéré ; on vous incarcérait également pour être ultra-révolutionnaire, c’est-à-dire, exagéré. Ce fut un crime de n’être pas maratiste ; on fut ensuite coupable pour l’avoir été. Quand on ne savait quel crime imputer à celui qu’on voulait perdre, on l’accusait d’être hébertiste, dantoniste, et autres crimes imaginaires de cette nature. On avait mis sur les portes de tous les édifices, et sur celles de toutes les maisons, cette inscription barbare et ridicule, et surtout contradictoire : la fraternité ou la mort ; ils ignoraient que la fraternité s’inspire, se persuade et ne se commande pas. Croyaient-ils faire triompher la liberté par l’anarchie, la vertu par le crime, les loix par l’assassinat, la fraternité par la mort ?

Observez encore qu’on n’avait rien défini, qu’on n’a jamais expliqué d’une manière claire et précise ce qu’on entendait par fédéraliste, par modéré. »

François Xavier Pagès – Histoire Secrète de la Révolution Française

« Souvent, en pensant aux écrivains les plus illustres qui ont éclairé la France, dont ils ont fait la gloire, je me suis consolé de la persécution que j’éprouve, par l’idée, bien propre à m’enorgueillir de mes malheurs, que s’ils avaient été mes contemporains, ils auraient éprouvé le même sort. Comme nous, s’ils n’eussent pas émigré sur quelque terre hospitalière où la vertu jouit en paix d’une honnête liberté, Montesquieu, J. J. Rousseau, Mably, eussent été condamnés à mort ; ils eussent péri tous sur l’échafaud, aux grands applaudissements de la populace de Paris ; et bientôt toute la France hébétée n’eût pas manqué de répéter que Montesquieu, J. J. Rousseau, Mably, étaient des contre-révolutionnaires, des agents des puissances étrangères, des fédéralistes, des royalistes, des traîtres. »

Buzot

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Wikipedia et ses lacunes volontaires

Toute personne qui consulte Wikipedia se rend probablement compte à un moment ou un autre qu’il existe dans cette encyclopédie des lacunes qui ne sont pas le résultat du hasard.

Premier exemple, l’article « Ethnocide ». Voici l’introduction dans sa version francophone :

« L’ethnocide est la destruction de l’identité culturelle d’un groupe, sans détruire physiquement ce groupe (génocide) et sans forcément user de violence physique contre lui (persécution, déportation, enlèvement des enfants). Un ethnocide peut être la conséquence d’un changement économique ou social progressif ou d’une politique d’État, en cela ce terme peut concerner un grand nombre d’exemples ; on a qualifié d’ethnocide l’acculturation des Amérindiens ou des aborigènes d’Australie, les modifications profondes de la culture traditionnelle du Tibet en Chine, la russification des peuples premiers de Sibérie, l’assimilation des Aïnous du Japon et des Kouriles, la lutte de l’état indonésien contre l’animisme, l’arabisation des Berbères en Afrique du Nord ou encore la tentative de Franco d’éradiquer les langues catalane et basque dans les années 1930 en Espagne. »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ethnocide

Rien sur la France ?

Deuxième exemple, l’article « Léopold de Saussure » :

« Léopold de Saussure (1866–1925) est issu d’une illustre famille de savants suisses, d’origine française (protestants de Lorraine, réfugiés en Suisse dès 1636 avant la révocation de l’édit de Nantes).
Léopold de Saussure est un sinologue et astronome, officier de la marine française, pour laquelle il navigue comme lieutenant jusqu’en 1899, ce qui lui permis d’apprendre le chinois. C’est le fils de Henri de Saussure, et c’est un descendant d’Horace-Bénédict de Saussure, mais surtout, c’est le frère du linguiste Ferdinand et de René, un des principaux promoteurs de l’espéranto. Pour sa part, c’est un pionnier reconnu de l’astrologie et de l’astronomie chinoise, qui a publié ses travaux dans la revue T’oung pao entre 1907 et 1922, mais aussi dans les Archives des sciences physiques et naturelles de Genève… »

« T’oung Pao (en chinois 通報 ; en pinyin Tōngbào) est la 1re revue internationale de sinologie fondée en 1890. »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Léopold_de_Saussure

L’article comprend des « liens » et des « références », mais pas de bibliographie. Les « liens » citent deux livres : « Les Origines de l’astronomie chinoise » et « Le Système astronomique des Chinois ».

Il existe également une version en magyar (hongrois) et une autre en anglais. Dans ces deux versions apparaît un livre ignoré par la version française :

Extraits de l’article en hongrois :

Élete, munkássága [Sa vie, son travail]

[…] Első jelentősebb publikációját Psychologie De La Colonisation Française címen 1899-ben jelentette meg. […]

Főbb művei [Principales oeuvres]
Psychologie De La Colonisation Française: Dans Ses Rapports Avec Les Sociétés Indigènes. Paris: F. Alcan (1899. október 23.) Internet Archive

https://hu.wikipedia.org/wiki/Léopold_de_Saussure

Extraits de l’article en anglais :

« Léopold de Saussure (30 May 1866 – 30 July 1925) was a Swiss-born French sinologist, pioneering scholar of ancient Chinese astronomy, and officer in the French navy. After a naval career which took him to Indochina, China, and Japan, he left the service and devoted the rest of his life to scholarship. He was most famous for his studies of ancient Chinese astronomy. […]

Career […]
From his early teens de Saussure set out to make a career in the navy, an undertaking which one historian called « a somewhat problematic undertaking in Switzerland. » Saussure, with his father’s permission, became a French citizen in order to enter the École Navale, and in 1885 went to sea as a cadet. In 1887, he successfully demanded admission to the Ecole des Langues orientales vivantes in Paris. […]

On his return to France, he applied his energies entirely to research. After publishing an article on Korea, he published his first major work, Psychologie De La Colonisation Française (1899). The volume offered an analysis of the assimilation of the French language among colonialized peoples. He echoed some of the linguistic concepts of his brother, Ferdinand, but subscribed, as Ferdinand did not, to the concept of a « psychological race » modeled on the concept « historical race » offered by Gustave le Bon. » […]

Representative works :
—— (1899). Psychologie De La Colonisation Française: Dans Ses Rapports Avec Les Sociétés Indigènes . Paris: F. Alcan. Internet Archive »

https://en.wikipedia.org/wiki/Léopold_de_Saussure

« After publishing an article on Korea, he published his first major work, Psychologie De La Colonisation Française (1899). The volume offered an analysis of the assimilation of the French language among colonialized peoples. »

« Après avoir publié un article sur la Corée, il publia sa première oeuvre majeure, Psychologie De La Colonisation Française (1899). Le volume offrait une analyse de l’assimilation de la langue française chez les peuples colonisés. »

Le livre de Léopold de Saussure est une analyse de la politique assimilatrice des peuples colonisés entreprise par la France. Parmi les quinze chapitres se trouvent les suivants :

  • La doctrine de l’assimilation
  • Les effets de l’assimilation
  • L’assimilation par l’éducation
  • L’assimilation par les institutions
  • L’assimilation par la langue
  • Les congrès coloniaux de 1889 et les arguments de l’assimilation

La politique assimilatrice ne concerne donc pas que la langue, mais également l’éducation et les institutions.

« Les races conquérantes les plus habiles ont compris la nécessité de ne pas heurter les croyances de leurs sujets et de respecter leurs institutions. Les Français, au contraire, essayent de transformer les sociétés indigènes avant même d’avoir assis leur conquête. Ils professent que les institutions, les croyances, les langues même, entretiennent l’hostilité des indigènes contre le nouvel état de choses, et que pour obtenir leur sympathie ou leur résignation, il n’y a qu’une méthode efficace : l’assimilation. »

« De même que les anciens conquérants espagnols voyaient dans les curieuses civilisations de l’Amérique centrale des pratiques diaboliques indignes d’être respectées et qu’il importait de vouer à une destruction immédiate, de même, dans les civilisations de l’Indo-Chine, dans ces monuments de la tradition et de la sagesse de peuples très affinés, nous ne voyons que des institutions hostiles à notre domination et que nous nous efforçons de saper pour transformer ces races à l’image de la nôtre.

La colonisation espagnole était basée sur l’assimilation par les croyances religieuses au nom d’un idéal dogmatique et absolu.

La colonisation française est basée sur l’assimilation politique et sociale au nom d’un idéal non moins dogmatique et non moins absolu. »

Léopold de Saussure – Psychologie de la Colonisation Française dans ses Rapports avec les Sociétés Indigènes (1899)

L’assimilation vise à « vouer à une destruction immédiate », à « saper » « les institutions, les croyances, les langues même » des peuples colonisés. Autrement dit il s’agit ni plus ni moins que d’ « ethnocides » : « la destruction de l’identité culturelle d[e]  groupe[s] ».

Léopold de Saussure fait remonter cet « idéal … dogmatique et … absolu » à la Révolution française :

« Pénétrée de cette idée consacrée par la Révolution, qu’il existe une formule absolue pour faire le bonheur des peuples, formule indépendante des temps et des lieux, la France s’attribue la mission d’en hâter l’avènement chez ses sujets. Elle est persuadée que sa gloire et ses intérêts sont également liés à la réalisation de cet idéal et l’assimilation morale des races les plus hétérogènes sur lesquelles elle a étendu sa souveraineté lui apparaît non seulement comme le but, mais surtout comme le moyen de sa domination. »

Cet « idéal … dogmatique et … absolu » de l’assimilation se trouve développé dans un long rapport de l’abbé Grégoire : Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, et déjà dans un essai précédent : Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs.

« Sans doute on parviendra quelques jours à extirper cette espèce d’argot, ce jargon tudesco-hébraïco-rabbinique dont se servent les Juifs allemands, qui n’est intelligible que pour eux, et ne sert qu’à épaissir l’ignorance ou à masquer la fourberie. »

Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs (1789)

« Nous n’avons plus de provinces, & nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les noms. »

« …les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine. »

Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française (1794)

Le terme « régénération » utilisé par Grégoire est l’équivalent du terme « assimilation », lui-même synonyme du mot « ethnocide ». Grégoire ne veut pas seulement anéantir les « patois », il veut anéantir jusqu’aux noms de ceux qui les parlent et aux noms de leurs « provinces » (c’est pourquoi il utilise le mot « ci-devant » devant « Basques & Bretons »).

Dans l’article de Wikipedia sur l’abbé Grégoire, un paragraphe est intitulé : « Universaliser l’usage de la langue française et éradiquer les langues dites régionales ou minoritaires » :

« Dès le 13 août 1790, l’abbé Grégoire, membre de la Constituante, lance une importante enquête relative « aux patois et aux mœurs des gens de la campagne ». Puis, à partir de 1793, pendant la Convention, au sein du Comité d’instruction publique où il se montre très actif, il lutte pour l’éradication de ces patois. L’universalisation de la langue française par l’anéantissement, non seulement des patois, mais des langues des communautés minoritaires (yiddish, créoles) est pour lui le meilleur moyen de répandre dans la masse les connaissances utiles, de lutter contre les superstitions et de « fondre tous les citoyens dans la masse nationale », de « créer un peuple ». En ce sens, le combat de Grégoire pour la généralisation (et l’enseignement) de la langue française est dans le droit fil de sa lutte pour l’émancipation des minorités. En, 1794 l’abbé Grégoire présente à la Convention son « Rapport sur la Nécessité et les Moyens d’anéantir les Patois et d’universaliser l’Usage de la Langue française », dit Rapport Grégoire, dans lequel il écrit :
« […] on peut uniformiser le langage d’une grande nation […]. Cette entreprise qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté. »

Nulle mention ici d’ethnocide, de génocide ou de génocide culturel, ni même de régénération. Au contraire, on y trouve des expressions apparemment valorisantes :

« est pour lui le meilleur moyen de répandre dans la masse les connaissances utiles, de lutter contre les superstitions et de « fondre tous les citoyens dans la masse nationale », de « créer un peuple ». »

« dans le droit fil de sa lutte pour l’émancipation des minorités. »

Les formulations apparemment valorisantes sont d’abord ceux de l’abbé Grégoire lui-même (« pour lui »), puis le rédacteur utilise l’expression « l’émancipation des minorités. »

Emanciper les minorités en les faisant … « disparaître » !

Voici ce qui est écrit dans la version anglaise de l’article :

« According to his own research, a vast majority of people in France spoke one of 33 dialects or patois and he argued that French had to be imposed on the population and all other dialects eradicated. According to his classification, which was not necessarily reliable, Corsican and Alsatian were described as « highly degenerate » (très-dégénérés) forms of Italian and German while Occitan was decomposed into a variety of syntactically loose local remnants of the language of troubadours with no intelligibility among them, and had to be abandoned in favour of the language of the capital. This began a process, expanded dramatically by the policies of Jules Ferry a century later, that led to increasing disuse of the regional languages of France, all of them being subsequently banned from public documents, administration and school. One effect of this was that non-French speakers often came to feel ashamed of their home languages through official exclusion, humiliation at school and rejection from the media as organized and sanctioned by French political leaders (see Vergonha). »

https://en.wikipedia.org/wiki/Henri_Grégoire

L’article en anglais renvoie au début à un article intitulé « Language policy in France » :

https://en.wikipedia.org/wiki/Language_policy_in_France

Cet article existe également en français (« Politique linguistique de la France ») :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Politique_linguistique_de_la_France

A la fin de l’article, un autre renvoi mène à un article intitulé « Vergonha » :

https://en.wikipedia.org/wiki/Vergonha

Celui-ci existe en onze langues, mais pas en français.

« La vergonha (Occitan pronunciation: [berˈɣuɲɔ, veʀˈɡuɲɔ], meaning « shame ») is what Occitans call the effects of various policies of the government of France on its citizens whose native language was a so-called patois, a language spoken in France other than French, such as Occitan or one of the dialects of the langues d’oïl. Vergonha is being made to reject and feel ashamed of one’s (or one’s parents’) non-French language through official exclusion, humiliation at school and rejection from the media as organized and sanctioned by French political leaders, from Henri Grégoire onward. Vergonha, which is still a taboo topic in France where some still refuse to admit such discrimination ever existed, can be seen as the result of an attempted linguicide. »

« La vergonha (prononciation occitanne : [berˈɣuɲɔ, veʀˈɡuɲɔ], signifiant «honte») est ce que les Occitans appellent les effets de diverses politiques du gouvernement français sur ses citoyens dont la langue maternelle était un soi-disant patois, une langue parlée en France autre que le français, tels que l’occitan ou l’un des dialectes des langues d’oïl. La vergonha est faite pour rejeter et se sentir honteux d’une langue non-française, la sienne ou celle de ses parents, du fait de son exclusion officielle, de l’humiliation à l’école et de son rejet par les médias tel que l’ont organisé et sanctionné les dirigeants politiques français à partir d’Henri Grégoire. La vergonha, qui est encore un sujet tabou en France où certains refusent encore d’admettre qu’une telle discrimination ait jamais existé, peut être considérée comme le résultat d’une tentative de linguicide. »

Le mot « linguicide » de l’article en anglais renvoie à un article intitulé  « Language death » :

« In linguistics, language death (also language extinction, linguistic extinction or linguicide, and rarely also glottophagy) occurs when a language loses its last native speaker. »

https://en.wikipedia.org/wiki/Language_death

Il n’existe donc pas d’article « Linguicide » en anglais. Par contre, il en existe un en français :

« Le linguicide est l’élimination concertée d’une ou de plusieurs langues par des mesures politiques explicites. Les États, sans prendre de mesures administratives, disposent de plusieurs instruments d’exécution dont les plus connus sont l’armée, l’école et les médias. Le phénomène de mort des langues peut aussi coïncider avec un ethnocide, c’est-à-dire la mort d’une langue et d’une culture. »

La bibliographie comporte deux titres en … anglais :

Amir Hassanpour, « The politics of A-political Linguistics: Linguists and Linguicide », in Rights to Language: Equity, Power, and Education, Robert Phillipon ed., Routledge, 2000, 320 p., pp. 33-39 (linguicide de la langue kurde)
Djamila Saadi-Mokrane, « The Algerian Linguicide » , in Algeria in Others’ Languages, Anne-Emmanuelle Berger ed., Cornell University Press, Ithaca and London, 2002, 246 p., pp. 44-58

https://fr.wikipedia.org/wiki/Linguicide

the algerian linguicide

Djamila Saadi-Mokrane

« SINCE COLONIZATION and the emergence of a national movement, then Algeria’s independence in 1962, conflict has dominated the cultural and linguistic features through which people display their sense of belonging to a community. Some lay claim to the colonial legacy as an asset that opens a universal dialogue; others recognize only Arabic and Islamic currents; and still others seek to preserve the Berber characteristics of the primordial, pre-Islamic Algerian self. The issue of language arose with such a violence that, in the space of half a century, the death of three different languages was predicted: of Arabic during colonization, and of Berber, and French after the independence. “Linguicide” stands as a strategy elaborated to subjugate and reshape the identity of the country and its inhabitants by separating them from their points of reference.

For the French colonizer, it was necessary to cut to the quick the Arabic and Islamic roots of a conquered land in order to crush its core values, which offered a refuge and thus a source of resistance. Algerian leaders needed to muzzle other languages to impose the hegemony of the Arabic language on the entire nation. In fact, the existence of the pre-Islamic Berber language serves as a reminder that Algeria was not a blank slate before Islamization, and that the Arabization of the country was the consequence of an Arab conquest. The persistence of the use of French supposedly reveals Algerian’s alienated affinity for the West and its secular values. This affinity is summed up in the label hizb franza, literally, “the side of France,” which is used to designate a traitor to the country. »

https://books.google.fr/books?id=cKBpMMX1C3YC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false

« “Linguicide” stands as a strategy elaborated to subjugate and reshape the identity of the country and its inhabitants by separating them from their points of reference. »

« Le “linguicide” se présente comme une stratégie élaborée pour subjuguer et remodeler l’identité du pays et de ses habitants en les séparant de leurs points de repère. »

Le troisième chapitre de l’article « Language death » est intitulé  « Language revitalization », sujet qui possède un article entier : 

https://en.wikipedia.org/wiki/Language_revitalization

« Language revitalization, also referred to as language revival or reversing language shift, is an attempt to halt or reverse the decline of a language or to revive an extinct one. »

« La revitalisation linguistique, aussi appelée renaissance linguistique ou inversion du changement linguistique, est une tentative pour arrêter ou inverser le déclin d’une langue ou pour en faire revivre une éteinte. »

Il existe une vingtaine d’autres langues possédant un article sur ce sujet, mais … pas le français.

Dans Google, « revitalisation linguistique » ne conduit à aucun article de Wikipedia. Les premiers liens apparaisant se rapportent à un même auteur, James Costa, et en particulier à un article intitulé « Revitalisation linguistique : Discours, mythes et idéologies. Une approche critique de mouvements de revitalisation en Provence et en Écosse »

https://halshs.archives-ouvertes.fr/tel-00625691/

 ⟡

Le mot « régénération » possède plusieurs entrées homonymes sur Wikipedia, notamment celle-ci :

  • Régénération, la faculté de reconstitution des tissus vivant.
  • Régénération, la faculté d’un écosystème à se reconstituer.
  • Régénération, une renaissance spirituelle.

Le sens du mot tel qu’il apparaît chez l’abbé Grégoire et plus généralement lors de la Révolution française est absent. Le sens le plus proche est le troisième : « une renaissance spirituelle » :

« Born again (christianisme) » : « Le terme nouvelle naissance ou born again (littéralement né de nouveau en anglais, traduit parfois par régénéré) est une expression chrétienne. Il désigne un individu qui affirme avoir vécu une régénération spirituelle après s’être réconcilié avec Dieu, et qui après cette renaissance de l’âme est appelé un enfant de Dieu. Ce point est un élément fondamental du christianisme évangélique.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Born_again_(christianisme)

On trouve une analyse du concept de « régénération » chez Grégoire dans le livre d’Alyssa Goldstein Sepinwall, The Abbé Grégoire and the French Revolution. The Making of Modern Universalism :

http://www.ucpress.edu/book.php?isbn=9780520241800

 et un compte rendu de ce livre sur le site « Révolution française » :

https://ahrf.revues.org/10232

« Il reste donc jusqu’au bout attaché à un rêve de République chrétienne, dans laquelle il voit la clef de la « régénération ». Alyssa Sepinwall souligne tout à la fois la constance de cet engagement, et les nombreuses apories qui l’émaillent.

Néanmoins, sur le sens de cette « régénération », l’analyse demande éclaircissements et approfondissements. Selon l’auteur, l’utilisation de cette notion est la clef de compréhension de la façon dont Grégoire nouait la défense de certains groupes opprimés (sont particulièrement pris en compte les noirs, les juifs et les femmes) et la libération universelle, l’intégration dans la famille universelle. D’une part, cette intégration était toujours inséparable chez Grégoire de la pastorale, d’une perspective ultime de conversion à un christianisme épuré de la corruption et de l’intolérance. Au fil du temps, cette perspective est de plus en plus teintée d’apologétique ; le christianisme est l’unique message de libération universelle. En outre, l’intégration se fait toujours par le renoncement à des pans entiers de l’identité culturelle des groupes concernés ; il est particulièrement dur pour la tradition rabbinique qui enferme les juifs dans un ritualisme obscurantiste. Mais c’est également vrai pour les ancien esclaves, pour lesquels il s’agit de renoncer aux liens culturels qui les attachent encore à l’Afrique, voire de renoncer à leur être propre, et c’est tout le sens de la promotion des mariages inter-raciaux, qui doivent donner naissance à un nouveau peuple. L’auteur pense que Grégoire reste ainsi implicitement attaché à une hiérarchie des valeurs, qui préserve la position dominante des européens ; c’est en ce sens qu’il entend qu’une colonisation renouvelée pourrait établir des rapports nouveaux avec l’Afrique, mais où l’apport civilisationnel se ferait à sens unique. »

« l’intégration se fait toujours par le renoncement à des pans entiers de l’identité culturelle des groupes concernés »

« il s’agit de renoncer aux liens culturels qui les attachent encore à l’Afrique, voire de renoncer à leur être propre »

« des rapports nouveaux avec l’Afrique, mais où l’apport civilisationnel se ferait à sens unique »

L’auteur du compte rendu, B. Gainotne mentionne ici aucun des termes vus auparavant : « ethnocide », « génocide », « génocide culturel ». Mais les formulations utilisées (« renoncement à des pans entiers de l’identité culturelle », etc.) ne désignent pas autre chose.

Il se rattrape cependant partiellement dans la conclusion, sur le mode de l’incertitude interrogative :

« L’étude se termine par un épilogue, très intéressant, qui retrace la postérité de la figure de Grégoire, par-delà l’anecdote des funérailles si controversées. Ce n’est pas tant la haine tenace que vouèrent au républicain évangéliste et démocrate les milieux monarchistes et l’Église établie, jusqu’à la panthéonisation récente et controversée, que nous retiendrons pour terminer que les vigoureuses contestations actuelles de son universalisme : un antisémite avoué ? Un précurseur des aventures coloniales du XIXe siècle, vigoureusement nourri de la conviction que la race blanche a une mission vis-à-vis des races inférieures ? Un misogyne impénitent et hypocrite ? Et même l’initiateur d’un véritable « génocide culturel » des cultures minoritaires de l’hexagone…[…] Grégoire ne fait toujours pas consensus, et c’est une bonne chose. »

En réalité, il ne fait aucun doute, pour Alyssa Goldstein Sepinwall, que l’abbé Grégoire soit le promoteur de « génocides culturels », mais elle utilise une autre expression : « cultural homogenization » (« homogénéisation culturelle »), expression qui n’est ici qu’une euphémisation du mot « génocide » ou de « génocide culturel ».

« Euphémisme » : « Figure de pensée par laquelle on adoucit ou atténue une idée dont l’expression directe aurait quelque chose de brutal, de déplaisant. »

http://www.cnrtl.fr/lexicographie/euphémisme

« “IT IS THEIR FAULT” : REGENERATION AND CULTURAL HOMOGENIZATION »

« We would misunderstand Grégoire’s idea of regeneration, however, if we thought it only meant crusading for kindness toward previously excluded groups and giving them citizenship. His frustrations—and silence—with regard to Jews are revealing. Despite his early interest in the Jewish issue, he turned his attentions elsewhere after 1789; when Jews ultimately received citizenship in 1790 (Sephardim only) and 1791 (all other Jews in France), other revolutionaries were more involved than he. […]

Indeed, new evidence gives a candid view of Grégoire’s frustrations and hesitations with regard to the Jews. In July 1791, seventeen months after the Sephardim had been deemed citizens, Grégoire explained to a Swiss friend why the Ashkenazim had not yet succeeded. Far from blaming the Jews’ opponents, he wrote: “The Portuguese and Avignonese Jews enjoy the rights of citizens, those of Alsace and Lorraine not yet—and it is their fault. They would like to keep their communities and a torrent of customs that conflict with our current government [emphasis added].” He noted that he wished them well, but that it was necessary to “dissolve them into the national mass” instead of allowing them to remain a culturally definable group. To him, the Ashkenazim’s notion of citizenship—that they could be patriotic Frenchmen while maintaining distinct Jewish practices—was absurd.

Grégoire’s comments remind us that his vision of regeneration entailed not only the immediate granting of citizenship to oppressed groups and thus their formal inclusion in the nation, but also special measures to change them. Just as Grégoire had made clear before the Revolution that the Jews needed to change physically, morally, and politically to become fully French, Grégoire now applied similar ideas to non-whites and country dwellers. The nation required a unitary character. […]

For Grégoire, difference thus appeared as a problem that needed to be solved through homogenization. The abbé was a great believer in the universal language of the Declaration; unlike many of his colleagues, he advocated immediate political rights for nearly all men. At the same time, he saw rights as only a first step. The nation needed a unified character, and groups who were different would need to alter their customs and values. The new ideal was not an entirely pre-existing one, since all of France needed to be regenerated. Some groups, however, had farther to go to get there. Country dwellers who spoke patois would need to speak only French; Jews would eventually need to convert; people of color would have to intermarry and adopt regenerated French values. Fully regenerated citizens would be French-speaking, Christian, enlightened, and light-skinned. »

« For Grégoire, difference thus appeared as a problem that needed to be solved through homogenization. […] Fully regenerated citizens would be French-speaking, Christian, enlightened, and light-skinned. »

« Pour Grégoire, la différence est donc apparue comme un problème qui devait être résolu au moyen de l’homogénéisation. […] Des citoyens complètement régénérés seraient de langue française, chrétiens, éclairés et de peau claire. »

Alyssa Goldstein Sepinwall – The Abbé Grégoire and the French Revolution. The Making of Modern Universalism

La notion d’ « homogénéisation culturelle » ne possède pas d’entrée en français dans Wikipedia, mais en anglais « Cultural homogenization » existe bien, avec cependant un sens spécifique qui s’écarte de celui que lui donne Alyssa Goldstein Sepinwall puisqu’il y désigne un processus contemporain, un des aspects de la « globalisation culturelle », et qui revient pour une grande part à une américanisation.

« The process of cultural homogenization in the context of the domination of the Western (American), capitalist culture is also known as McDonaldization, coca-colonization, Americanization or Westernization and criticized as a form of cultural imperialism and neo-colonialism. »

https://en.wikipedia.org/wiki/Cultural_homogenization

Cependant, pour Justin Jennings, auteur de Globalizations and the Ancient World, cité dans l’article, l’homogénéisation ne se fait pas à sens unique :

« Homogenization, therefore, is not so much about the spread of a single way of life as it is about how people come into contact with widely shared ideas and products and make them their own. »

L’ « homogénéisation culturelle » n’est donc pas ici un processus délibéré de destruction de langues, de cultures, d’institutions, comme c’est le cas dans un procesus génocidaire où les noms eux-mêmes doivent disparaître.

Il n’y a pas que sur Wikipedia qu’existent des « lacunes volontaires ». En fait, elles existent dans l’ensemble de la production intellectuelle, et on retrouverait à peu près les mêmes, par exemple, dans l’Encyclopedia Universalis.

Discriminación lingüística : glottophobia, glottomania, glottophagia

                   La domination s’exerce en effet aussi par le langage. Les « élites » imposent leur manière de parler comme la seule légitime.

        Autre aspect de la glottophagie : en situation de conquête, une des modalités de l’oppression d’un peuple ou d’une communauté passe par la domination exercée sur sa langue.

LINGUICISM & LINGUISTIC IMPERIALIM

« In the mid-1980s, linguist Tove Skutnabb-Kangas, captured this idea of discrimination based on language as the concept of linguicism. Kangas defined linguicism as the « ideologies and structures which are used to legitimate, effectuate, and reproduce unequal division of power and resources (both material and non-material) between groups which are defined on the basis of language. »

« Au milieu des années 1980, la linguiste Tove Skutnabb-Kangas a saisi cette idée de discrimination basée sur la langue par le concept de linguicisme. Kangas a défini le linguicisme comme les « idéologies et structures qui sont utilisées pour légitimer, opérer et reproduire une division inégale du pouvoir et des ressources (à la fois matérielle et non-matérielle) entre des groupes qui sont définis sur la base de la langue. »

https://en.wikipedia.org/wiki/Linguistic_discrimination

http://www.tove-skutnabb-kangas.org

Robert Phillipson – Entrevista

GLOTTOPHOBIA – GLOTTOMANIA

Un « triple enfermement » idéologique des pratiques linguistiques : logicomathématique, sociopolitique et ethnonationaliste

Discriminations : Combattre la glottophobie (Philippe Blanchet)

« Le premier livre à dénoncer la glottophobie, discrimination par le langage. »

« Le langage est dans notre société un instrument de pouvoir puissant et méconnu […]. La domination s’exerce en effet aussi par le langage. Les « élites » imposent leur manière de parler comme la seule légitime. »

http://editionstextuel.com/index.php?cat=020407&id=648

http://www.observatoireplurilinguisme.eu/index.php/fr/pole-recherche/parutions/9926-blanchet,-philippe,-2016,-discriminations-combattre-la-glottophobie,-paris,-textuel,-192-p

« Qu’est-ce que la glottophobie ? Le sociolinguiste et professeur à l’université de Rennes 2, Philippe Blanchet, a forgé ce mot pour désigner les discriminations linguistiques de toutes sortes et qu’il définit ainsi : « le mépris, la haine, l’agression, le rejet, l’exclusion, de personnes, discrimination négative effectivement ou prétendument fondés sur le fait de considérer incorrectes, inférieures, mauvaises certaines formes linguistiques (perçues comme des langues, des dialectes ou des usages de langue) usitées par ces personnes, en général en focalisant sur les formes linguistiques (et sans toujours avoir pleinement conscience de l’ampleur des effets produits sur les personnes) ». » […]

« Mais, comme le recto d’une feuille de papier est inséparable de son verso, l’autre face de la glottophobie est la glottomanie qui consiste à parer une langue (ou plusieurs) de toutes les qualités (clarté, beauté, précision, etc.) comme autant de mirages qui finissent par créer son « prestige » (rappelons que le prestige est une illusion dans le vocabulaire de la prestidigitation). Et Philippe Blanchet démontre dans son livre, comme dans l’entretien qu’il nous a accordé, que cette surévaluation linguistique est souvent le fruit de politiques linguistiques menées par les Etats-Nations. La France, où l’identité nationale est pensée comme synonyme de langue française, est, à cet égard, un laboratoire de premier ordre pour le sociolinguiste. » […]

« J’ai élaboré récemment, dans un texte à paraitre, une théorie du « triple enfermement » idéologique des pratiques linguistiques, dont l’enfermement logicomathématique, et c’est de la Grèce antique qu’il nous vient. Les deux autres enfermements, sociopolitique et ethnonationaliste, ont fait le reste en sélectionnant, sacralisant, imposant, une variété standardisée semi-artificielle d’une seule langue (par exemple la norme scolaire du français standard) comme totem de l’unité nationale et filtre d’accès aux sphères de pouvoir. » […]

« L’idéologie nationale (et même nationaliste) française a ensuite fait réinterpréter le sens de ces deux articles [de l’ordonnance de Villers-Cotterêts]  pour essayer de légitimer par une ancienneté historique l’imposition du monolinguisme de langue française lancée sous la Terreur (en 1793) et poursuivie jusqu’à aujourd’hui dans l’Etat-Nation français inventé et construit depuis la Révolution. On a fait croire que l’ordonnance couvrait tous les usages administratifs, voire institutionnels. On a même fait croire que c’était le premier texte qui instaurait une « langue officielle » ou une « langue nationale » en France. Tout ceci est évidemment au moins une surinterprétation très exagérée, voire une manipulation malhonnête inspirée par un projet idéologique. Mais le travail d’inculcation du mythe a été très puissant lors de la construction ethno-nationaliste de la France d’après la Révolution, par ses appareils idéologiques d’Etat dont l’instruction publique devenue « éducation nationale » (l’adjectif est lourd de signification). C’est comme ça que se met en place une hégémonie (c’est-à-dire, au sens de Gramsci, une domination inculquée comme « normale » et donc acceptée y compris par celles et ceux qui en sont victimes et qui n’y voient pas d’alternative). »

« Qu’est-ce que la glottophobie ? Entretien avec Philippe Blanchet »

http://blog.assimil.com/glottophobie-entretien-philippe-blanchet

Glottophobie : article sur Wikipedia

https://fr.wikipedia.org/wiki/Glottophobie

GLOTTOPHAGIA

Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie

« Le propos de ce livre est de montrer comment l’étude des langues a toujours proposé, au bout du compte, une certaine vision des communautés linguistiques et de leurs rapports, et comment cette vision a pu être utilisée pour justifier l’entreprise coloniale. Les sciences humaines sont en effet enfermées dans un carcan séculier : qu’elles le veuillent ou non, elles parlent de nous, de nos conflits, de nos luttes. Et la traduction qu’elles en donnent est souvent, qu’elles le veuillent ou non, utilisée au profit de certains, dans ces conflits et dans ces luttes. D’un certain point de vue, la linguistique a été jusqu’à l’aube de notre siècle une manière de nier la langue des autres peuples, cette négation, avec d’autres, constituant le fondement idéologique de notre « supériorité », de la supériorité de l’Occident chrétien sur les peuples « exotiques » que nous allions asservir joyeusement. Le phénomène n’a d’ailleurs pas disparu avec la « décolonisation ». Louis-Jean Calvet le montre très clairement à travers un certain nombre de comportements, non seulement outre mer, mais à l’intérieur même de l’hexagone où les langues régionales demeurent les victimes d’un impérialisme linguistique dont l’un des masques les plus récents est peut être celui de la francophonie. Une linguistique consciente de ces implications politiques ne peut être que militante. C’est aux linguistes concernés, dans leurs pays respectifs, dans leurs régions, qu’il appartient d’assumer cette prise en charge, ce combat pour la défense et l’épanouissement de leur langue et de leur culture propres. »

http://www.payot-rivages.net/livre_Linguistique-et-colonialisme-Louis-Jean-Calvet_ean13_9782228880282.html

« Linguistique et colonialisme … a paru pour la première fois en 1974. Il est devenu depuis un classique de cette branche des sciences du langage que l’on nomme la politique linguistique (l’auteur préfère parler plus justement de politologie linguistique). Celle-ci s’intéresse aux rapports qu’entretiennent les langues et le politique, que ces rapports s’exercent entre des langues différentes (par exemple, prééminence de l’anglo-américain dans les échanges scientifiques internationaux) ou à l’intérieur d’une même langue (volonté de réduire l’écart entre variantes régionales, réformes de simplification de l’orthographe…). Au cours de cet ouvrage écrit dans le contexte d’une décolonisation en voie d’achèvement, Louis-Jean Calvet s’attache à décrire et illustrer la « glottophagie ». Ce terme est assez explicite : une langue en mange une autre. Mais les chemins qui conduisent à la glottophagie ont la complexité des sociétés humaines : ils mêlent l’histoire et la géographie, les intérêts politiques, économiques, religieux et scientifiques. La description des langues à laquelle travaillent les linguistes a longtemps servi à justifier l’entreprise coloniale, à l’instar de l’anthropologie physique.

La distinction entre ce qui relèverait du « dialecte » (toujours péjoratif, celui du sauvage et de la tribu) et ce qui relèverait de la « langue » (valorisée, celle du civilisé et de la nation) est un de ces outils à demi scientifiques qui légitiment la domination. Plus largement, un ensemble de qualificatifs aux fondements scientifiques très contestables distribue les langues sur une échelle de valeur : il y aurait des langues plus claires, plus riches, plus aptes à nommer l’abstraction… Autre aspect de la glottophagie : en situation de conquête, une des modalités de l’oppression d’un peuple ou d’une communauté passe par la domination exercée sur sa langue. »

Alice Krieg

https://www.cairn.info/magazine-sciences-humaines-2002-6-page-60.htm

Llengua i reivindicacions nacionals a Catalunya

Postcolonial Studies

« We are all travellers »

« Nous sommes tous des voyageurs »

Conde Nast Traveller India cover photo

http://www.bbc.com/news/world-asia-india-37676903

« We must recognise that we are all on a journey. Whether we are moving across oceans or just a few kilometres, or in our mind’s eye, into a completely different world, whether we are doing so due to free will or circumstance – we are all travellers. »

Rencontre-discussion avec Houria Bouteldja à propos de « Les Blancs, les Juifs et nous »

« Ils ont le monopole de tout, on n’a pas droit à la parole. »

~

« Des vieux staliniens du Monde diplomatique aux totos de Montreuil, des bien pensants du Nouvel Observateur aux ex-gauchistes de Libération, tous sont tombés d’accord : le livre d’Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, est raciste, identitaire, homophobe, ignorant de l’histoire, balayé par des torrents essentialistes et religieux et – l’adjectif qui tue – antisémite. »

http://www.lafabrique.fr

~

« Je vais finir par un avertissement. Mon propos pourra peut-être être perçu comme provocateur mais je vous assure qu’il ne l’est pas. Je fais partie d’une organisation politique confrontée à des dilemmes et à des choix parfois cornéliens dans un contexte idéologique français très difficile et dans lequel la pensée politique est policée, bridée et si mes propos semblent provocateurs c’est moins à cause de leur nature qu’à cause de la pauvreté du débat, du renoncement progressif à la confrontation et d’un certain amour du consensus mou. Notre but est de nous donner les moyens théoriques et politiques d’avancer dans un projet de transformation sociale et cet objectif ne tolère ni la pensée molle, ni le compromis, ni la démagogie. »

(http://indigenes-republique.fr/race-classe-et-genre-une-nouvelle-divinite-a-trois-tetes-2/)

« La gauche française déteste le mot race. Essayer de faire dire à un Français de gauche une phrase contenant l’expression « race chevaline » et, si vous savez vous montrer attentif aux nuances de son intonation, vous ne manquerez pas de percevoir un léger tressaillement de sa voix au moment où il prononcera le mot « race ». Rapporté aux êtres humains, le terme lui fait carrément horreur. Il est convaincu en effet que chaque fois qu’une personne, en France ou ailleurs, prononce ou écrit le mot « race », le racisme progresse d’un degré. Vous le dite 1000 fois, le racisme progresse 1000 fois. C’est donc un mot tabou qu’il ne faut évoquer qu’avec une infinité de précautions. La première des précautions consiste évidemment à le faire suivre d’un long commentaire rappelant que les races n’ont aucune réalité biologique : l’humanité est Une. La deuxième est de l’entourer de guillemets pour signifier que le terme est malpropre. A l’oral, le conférencier ne manquera pas de l’accompagner d’un geste bien connu qui consiste à présenter ses deux mains au public, l’index et le majeur dressés, effectuant deux ou trois mouvements descendants sur quelques centimètres ; la vigueur avec lequel ce geste est effectué manifeste le plus ou moins de dégoût que ressent le conférencier vis-à-vis du terme « race », que l’importance de sa contribution à la réflexion collective lui impose cependant de prononcer. »

Sadri Khiari – Les mystères de l’« articulation races-classes »

(http://indigenes-republique.fr/les-mysteres-de-l-articulation-races-classes/)

« L’objet «islamophobie» complète le dispositif de fermeture de la réflexion, car son objectif vise à mettre en cause la culture «blanche néocoloniale» dans son rapport à l’autre – source d’une prétendue radicalité – sans interroger en retour les usages idéologiques de l’islam. Il complète paradoxalement l’effort de déconstruction de la République opéré par les religieux salafistes, main dans la main avec les Indigènes de la République et avec la bénédiction des charlatans des «postcolonial studies» – une autre imposture qui a ravagé les campus américains et y a promu l’ignorance en vertu, avant de contaminer l’Europe. »

Gilles Kepel – «Radicalisations» et «islamophobie» : le roi est nu

http://www.liberation.fr/debats/2016/03/14/radicalisations-et-islamophobie-le-roi-est-nu_1439535

« La seule chose qui peut dédouaner l’auteure des Blancs, les Juifs et Nous est le déni qu’entretiennent depuis longtemps la gauche en général et le PS en particulier sur la question postcoloniale. Résultat, Houria Bouteldja y répond de manière ahurissante. Mais la faute ne décrédibilise pas l’interrogation. Alors qu’au Royaume-Uni, une partie des cercles travaillistes s’est penchée sur le sujet depuis longtemps, la gauche française fait mine que tout continuera à bien se passer, et ne fait toujours pas son aggiornamento postcolonial. L’enjeu est pourtant celui de sa réinvention, de son adéquation à la société contemporaine. Tant qu’elle ne le fera pas, le champ sera libre aux fulgurances pyromanes. »

Clément Ghys – La dérive identitaire de Houria Bouteldja

http://www.liberation.fr/debats/2016/05/24/la-derive-identitaire-de-houria-bouteldja_1454884

« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viet-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.

Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s’étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »

Aimé Césaire – Discours sur le colonialisme

« … la multitude des faits que j’avais vécus depuis l’enfance, souvent en apparence incohérents ou contradictoires, s’organisaient … dans des constellations dynamiques. Comment le Colonisateur pouvait-il, a la fois, soigner ses ouvriers et mitrailler périodiquement une foule colonisée ? Comment le Colonisé pouvait-il à la fois se refuser si cruellement et se revendiquer d’une manière si excessive ? Comment pouvait-il à la fois détester le Colonisateur et l’admirer passionnément (cette admiration que je sentais, malgré tout, en moi) ? C’était de cela que j’avais surtout besoin moi-même : mettre de l’ordre dans mes sentiments et mes pensées, y accorder peut-être ma conduite. Par tempérament et par éducation, j’avais besoin, il est vrai, de le faire avec rigueur et d’en poursuivre les conséquences aussi loin que possible. Si je m’étais arrêté en chemin, si je n’avais pas tenu compte de tous les faits, si je n’avais pas essayé de rendre cohérents entre eux tous ces matériaux, jusqu’à les reconstruire en Portraits et jusqu’à ce que les Portraits se répondent les uns aux autres, je n’aurais guère réussi à me convaincre, et je serais resté insatisfait surtout de moi-même. Mais je commençais à entrevoir, en même temps, de quel appoint pouvait être, pour des hommes en lutte, la simple description, mais rigoureuse, ordonnée, de leurs misères, de leur humiliation et de leur condition objective d’opprimé. Et combien explosive pouvait être la révélation à la conscience claire du Colonisé comme du Colonisateur, d’une situation explosive par nature. Comme si le dévoilement de l’espèce de fatalité de leurs itinéraires respectifs rendait la lutte de plus en plus nécessaire, et l’action de retardement de l’autre plus désespérée. Bref, le livre m’avait échappé des mains.

Dois-je avouer que je m’en effarai un peu ? Après les Colonisés explicites, les Algériens, les Marocains ou les Noirs d’Afrique, il commença à être reconnu, revendiqué et utilisé par d’autres hommes dominés d’une autre manière, comme certains Américains du Sud, les Japonais ou les Noirs américains. Les derniers en date furent les Canadiens français qui m’ont fait l’honneur de croire y retrouver de nombreux schémas de leur propre aliénation. »

Albert Memmi – Portrait du colonisé

« Toujours vous passez à côté de nous, et toujours vous nous ratez. […] La véritable rencontre ne peut se faire qu’au croisement de nos intérêts communs – la peur de la guerre civile et du chaos – là où pourraient s’annihiler les races et où pourrait s’envisager notre égale dignité. Je me demande si ce n’est pas là l’espace de l’amour. L’amour révolutionnaire. Pourquoi resterions-nous cloîtrés dans les frontières de l’Etat-nation ? Pourquoi ne pas réécrire l’histoire, la dénationaliser, la déracialiser ? Votre patriotisme vous force à vous identifier à votre État. Vous fêtez ses victoires et pleurez ses défaites. Mais comment faire histoire ensemble quand nos victoires sont vos défaites ? Si nous vous invitions à partager l’indépendance algérienne et la victoire de Dien-Bien-Phu avec nous, accepteriez vous de vous désolidariser de vos États guerriers ? Nous avons une proposition plus intéressante. Elle vous a été faite par le passé, il y a bien longtemps, par feu C.L.R. James qui était déjà un adepte de l’amour révolutionnaire : ‘Ils sont mes ancêtres, ils sont mon peuple. Ils peuvent être les vôtres, si vous voulez bien d’eux’. James vous offre comme mémoire ses aïeux nègres qui se sont levés contre vous et qui en le libérant lui, vous ont libérés vous. Il dit en substance, changez de Panthéon, c’est ainsi que nous ferons Histoire et Avenir ensemble. Ça a quand même plus de gueule que ‘nos ancêtres les Gaulois’, vous ne trouvez pas ? »

Houria Bouteldja – Les Blancs, les Juifs et Nous

Pour Houria Bouteldja, lettre ouverte à Serge Halimi

https://blogs.mediapart.fr/gavroche/blog/030816/pour-houria-bouteldja-lettre-ouverte-serge-halimi

« Cela paraît de prime abord paradoxal : est-ce en épousant la mémoire particulière des opprimés, des « indigènes », qu’on pourra « dénationaliser » et « déracialiser » ? Est-ce en faisant nôtres leurs « aïeux », leur « race », que « nous ferons Histoire et Avenir » ensemble ? Pour saisir la logique de l’argument, il faut revenir à l’avertissement au lecteur : les catégories de « Blancs », de « Juifs », de « Femmes indigènes » et d’ « indigènes », écrit-elle, « sont des produits de l’histoire moderne au même titre qu’’ouvriers’ ou ‘femmes’ » (p. 13). Autrement dit, de même que Marx et Engels, bien que d’origine bourgeoise, ont épousé la cause des « ouvriers », de même qu’ils ont fait leur l’histoire du prolétariat, sa mémoire et ses aïeux, serfs et esclaves, de même les « Blancs » peuvent s’identifier aux « indigènes », à leur histoire, à leurs aïeux, à leur « race ». L’histoire particulière d’une émancipation est en effet immédiatement universalisable, et c’est pourquoi on peut la faire subjectivement sienne bien qu’y étant empiriquement étranger. C’est apparemment le sens de la proposition de James, « adepte de l’amour révolutionnaire ». Et je partage sans réserve sa vision : je fais mienne sa « race », je fais miens ses aïeux « noirs », comme je fais miens les aïeux du prolétariat « blanc », comme je fais miens les aïeux arabes de Bouteldja, ces ouvriers qui furent en France à l’avant-garde de la politique d’émancipation et frayèrent Mai 68, et le continuèrent après que la majeure partie des étudiants « blancs » soient rentrés dans le rang. (Je renvoie notamment à ce sujet au livre de S. Khiari plus haut cité [La contre-révolution coloniale en France]). »

Ivan Segré – Une indigène au visage pâle : Compte-rendu du livre de Houria Bouteldja : Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire

https://lundi.am/Une-indigene-au-visage-pale

Ivan Segré : « Être à l’affût de toutes les convergences progressistes »

(http://www.revue-ballast.fr/ivan-segre/)

Le nationalisme français

Nationalisme ouvert, nationalisme fermé

« Si l’on veut bien dépasser l’inévitable distinguo droite-gauche, nationalisme républicain-nationalisme conservateur, on peut observer que la France a été le théâtre de deux sortes de nationalismes, qui ont pu s’exprimer parfois dans le même courant politique, dans la même bouche, sous la même plume : les circonstances en décidaient. Il me semble que la France a connu un nationalisme ouvert et un nationalisme fermé. Nationalisme ouvert : celui d’une nation, pénétrée d’une mission civilisatrice, s’auto-admirant pour ses vertus et ses héros, oubliant volontiers ses défauts, mais généreuse, hospitalière, solidaire des autres nations en formation, défenseur des opprimés, hissant le drapeau de la liberté et de l’indépendance pour tous les peuples du monde. Ce nationalisme-là, on en retrouve l’esprit et l’enthousiasme jusque dans l’œuvre coloniale. Aux yeux d’un Jaurès, adversaire de l’impérialisme, la colonisation française n’était pas perverse en soi : elle contribuait à civiliser, elle était une étape du progrès humain, pourvu qu’elle soit convaincue de ce devoir. De cette conviction, on retrouve la trace dans le nationalisme de certains officiers attachés à défendre coûte que coûte l’Algérie française. Les choses ne sont pas si simple, et il faut se garder, ici comme ailleurs, des dichotomies trop faciles. À un Michelet républicain, on pourrait sans mal opposer un Michelet antimoderne, réactionnaire ; un Barrès, inspirateur des écrivains fascistes, a pu être lu par des résistants comme une leçon d’énergie nécessaire à la lutte antifasciste ; de Péguy, à la même époque, on tirait un enseignement réactionnaire et maréchaliste, ici, et un encouragement contre le pétainisme, ailleurs ; aussi bien, le culte des mêmes héros se pratiquait chez les militants de la Révolution nationale et dans le maquis : Jeanne d’Arc en sait quelque chose. Le corpus traditionaliste et le corpus jacobin ont parfois produit conjointement ce nationalisme ouvert. Nationalisme néanmoins, et pas simplement patriotisme : celui-ci se définirait comme l’attachement naturel à la terre de ses pères (étymologiquement), tandis que celui-là fait de sa propre nation une valeur suprême, moyennant un légendaire éloigné, peu ou prou, des réalités historiques. Nationalisme, oui. Mais ouvert aux autres peuples, aux autres races, aux autres nations – et point crispé sur « la France seule ».

Un autre nationalisme (celui de « la France aux Français ») resurgit périodiquement, au moment des grandes crises : crise économique, crise des institutions, crise intellectuelle et morale… Boulangisme, affaire Dreyfus, crise des années trente, décolonisation, dépression économique, notre histoire retentit de ces périodes et de ces événements dramatiques au cours desquels un nationalisme fermé présente ses successifs avatars comme un remède. Un nationalisme clos, apeuré, exclusif, définissant la nation par élimination des intrus : Juifs, immigrés, révolutionnaires ; une paranoïa collective, nourrie des obsessions de la décadence et du complot. Une focalisation sur l’essence française, chaque fois réinventée au gré des modes et des découvertes scientifiques, qui font varier l’influence gauloise et l’influence germanique, l’apport du Nord et l’apport de la Méditerranée, le chant des bardes et les vers des troubadours. »

Michel Winock – Nationalisme, Antisémitisme et Fascisme en France

Déprovincialiser la Bretagne

Paris, le véritable climat de l’activité de la cervelle humaine.

                             Moi, il n’y a que les Parisiens qui m’intéressent… Les provinciaux, les paysans, tout le reste de l’humanité enfin, c’est pour moi de l’histoire naturelle.

            Je suis frappé du provincialisme de tous ces Parisiens rentrant, un petit sac à la main. Je n’aurais jamais pu croire que huit mois d’absence du centre du chic enlevassent ainsi à des individus le caractère, la marque dite indélébile du parisianisme.

On ne se figure pas, à l’heure présente, l’aspect provincial d’un grand café de Paris. A quoi cela tient-il? Peut-être à la rareté des garçons, à cette lecture éternelle du même journal, à ces groupes qui se forment au milieu du café, et causent de ce qu’ils savent, comme on cause des choses de la ville dans une petite ville, enfin à cet enracinement hébété, en ce lieu, où autrefois posaient, avec la légèreté d’oiseaux de passage, des gens distraits par de légères pensées, et qu’attendaient, dehors, le plaisir et les mille distractions de Paris.

Goncourt – Journal

                      …la France, où il n’y a que Paris et les provinces éloignées qui soient quelque chose, parce que Paris n’a pas pu encore les dévorer.

Montesquieu – Correspondance

La centralisation nous a tous groupés à Paris…

Jean-Paul Sartre – Qu’est-ce que la littérature ?

                            Paris, devenu de plus en plus le seul précepteur de la France, achevait de donner à tous les esprits une même forme et une allure commune.

Alexis de Tocqueville – L’Ancien régime et la Révolution

What will be the result at Nancy? The answer was in effect the same from all I put this question to: We are a provincial town, we must wait to see what is done at Paris; but every thing is to be feared from the people, because bread is so dear, they are half starved, and are consequently ready for commotion.— This is the general feeling; they are as nearly concerned as Paris; but they dare not stir; they dare not even have an opinion of their own till they know what Paris thinks…”

Arthur Young – Travels in France during the Years 1787, 1788, 1789

« Quel sera le résultat à Nancy ? La réponse était en effet la même pour tous ceux à qui je posais la question : Nous sommes une ville de province, nous devons attendre pour voir ce que l’on fait à Paris ; mais tout est à craindre du peuple, parce que le pain est si cher, ils sont à moitié mort de faim, et sont par conséquent prêts à se soulever. — C’est le sentiment général ; ils sont presqu’aussi inquiets que Paris ; mais ils n’osent pas bouger ; ils n’osent même pas avoir une opinion qui leur soit propre jusqu’à ce qu’ils sachent ce que pense Paris… »

« Je crains le despotisme de Paris, et je ne veux pas que ceux qui y disposent de l’opinion des hommes qu’ils égarent dominent la Convention nationale et la France entière. Je ne veux pas que Paris, dirigé par des intrigans, devienne dans l’empire français ce que fut Rome dans l’empire romain. »

Lasource – Convention nationale (septembre 1792)

Histoire parlementaire de la Révolution française, ou Journal des Assemblées Nationales, depuis 1789 Jusqu’en 1815.

« Peu de gens s’avisent d’avoir une notion bien entendue de ce que c’est que l’homme. Les paysans d’une partie de l’Europe n’ont guère d’autre idée de notre espèce que celle d’un animal à deux pieds, ayant une peau bise, articulant quelques paroles, cultivant la terre, payant, sans savoir pourquoi, certains tributs à un autre animal qu’ils appellent roi, vendant leurs denrées le plus cher qu’ils peuvent, et s’assemblant certains jours de l’année pour chanter des prières dans une langue qu’ils n’entendent point.

Un roi regarde assez toute l’espèce humaine comme des êtres faits pour obéir à lui et à ses semblables. Une jeune Parisienne qui entre dans le monde n’y voit que ce qui peut servir à sa vanité; et l’idée confuse qu’elle a du bonheur, et le fracas de tout ce qui l’entoure, empêchent son âme d’entendre la voix de tout le reste de la nature. […]

Je voudrais, dans la recherche de l’homme, me conduire comme j’ai fait dans l’étude de l’astronomie : ma pensée se transporte quelquefois hors du globe de la terre, de dessus laquelle tous les mouvements célestes paraissent irréguliers et confus. Et après avoir observé le mouvement des planètes comme si j’étais dans le soleil, je compare les mouvements apparents que je vois sur la terre avec les mouvements véritables que je verrais si j’étais dans le soleil. De même je vais tâcher, en étudiant l’homme, de me mettre d’abord hors de sa sphère et hors d’intérêt, et de me défaire de tous les préjugés d’éducation, de patrie, et surtout des préjugés de philosophe. »

Voltaire – Traité de métaphysique

« Vous renoncez donc à Paris pour cet hiver, mon cher ami : et moi j’y ai renoncé depuis quinze ans pour le reste de ma vie, et je compte n’avoir véritablement vécu que dans la retraite. On parle à Paris, et on ne pense guère ; la journée se passe en futilités, on ne vit point pour soi, on y meurt oublié sans avoir vécu. »

Voltaire – Correspondance

« Il arrivera bientôt que les provinces prendront leur revanche du mépris que les Parisiens avaient pour elles. Comme on y a moins de dissipation, on y a plus de temps pour lire et pour s’éclairer. »

Voltaire – Correspondance

« Oh! les Parisiens de maintenant, on leur violerait leurs femmes entre les bras… on leur ferait pis, on leur prendrait leur bourse dans la poche, qu’ils seraient ce qu’ils sont, les plus lâches êtres moraux que j’aie vus. »

Goncourt – Journal (1871)

« …la fantastique bêtise des Parisiens. Elle est si inconcevable qu’on est tenté d’admirer la Commune. Non, la démence, la stupidité, le gâtisme, l’abjection mentale du peuple « le plus spirituel de l’univers » dépasse tous les rêves. »

 Gustave Flaubert – Correspondance (1871)

« D’ailleurs, je suis si insolent dans ma manière de penser, j’ai quelquefois des expressions si téméraires, je hais si fort les pédans, j’ai tant d’horreur pour les hypocrites, je me mets si fort en colère contre les fanatiques, que je ne pourrais jamais tenir à Paris plus de deux mois. »

Voltaire – Correspondance (1761)

« Philosopher among the Indians »

         …Lévi-Strauss was a cosmopolitan, impatient with the provincialism of Parisian intellectual life.

« In  1981, a year after Jean-Paul Sartre’s death, a poll of 600 French intellectuals ranked Claude Lévi-Strauss as the most influential thinker in the country. He was now the unchallenged Pope of the Left Bank. To outsiders he appeared to be a quintessentially French philosophe in the tradition of his heroes Rousseau and Chateaubriand.

Emmanuelle Loyer’s splendid biography represents him rather as a new model French intellectual. Like Jacques Lacan, Roland Barthes and Michel Foucault, who were often linked with him – to his displeasure – as fellow structuralists (the “Gang of Four”), Lévi-Strauss operated in the seminar room rather than in the cafés of Montparnasse. But Loyer emphasizes another difference: unlike his most notable contemporaries Lévi-Strauss was a cosmopolitan, impatient with the provincialism of Parisian intellectual life.

Between 1934 and 1947 he was away from France, doing research in Brazil, and then as a wartime exile in New York. Both adventures were completely unplanned, but travel and cosmopolitanism were in any case necessary features of his chosen vocation. Lévi-Strauss argued that the very method of anthropology – “a technique of expatriation” – yields a “view from afar” that must put in question dogmas taken for granted in the West.

During his wartime exile Lévi-Strauss discarded the socialism of his youth. Returning to Paris, he rejected the post-war cults of individualism and creativity that Sartre polished up as existentialism, and Maurice Merleau-Ponty as phenomenology. More radically still, he repudiated the dogmas of progress, the civilizing mission, humanism, and universal human rights. He made his seminar group analyse Sartre’s Critique of Dialectical Reason as a French myth. And he dreamt of “a return to the neolithic”, when life was lived in small collectivities, close to nature. Rather than the rights of man, he proposed “les droits du vivant”. Loyer describes him as a Zen monk, and he is quoted as saying that his dream would be to talk with a bird. »

Adam Kuper

(http://www.the-tls.co.uk/articles/public/philosopher-among-the-indians/)

La liberté

Mots-clefs

Ἂνθρωποςἐλεύθερος

„…ἄνθρωπος, φαμέν, ἐλεύθερος ὁ αὑτοῦ ἕνεκα καὶ μὴ ἄλλου ὤν…“

Ἀριστοτέλης – Τὰ μετὰ τὰ φυσικά

« …un être humain, disons-nous, est libre lorsqu’il existe pour lui-même et non pour un autre… »

Aristote – Métaphysique

„Ὑπόθεσις μὲν οὖν τῆς δημοκρατικῆς πολιτείας ἐλευθερία· τοῦτο γὰρ λέγειν εἰώθασιν, ὡς ἐν μόνῃ τῇ πολιτείᾳ ταύτῃ μετέχοντας ἐλευθερίας, τούτου γὰρ στοχάζεσθαί φασι πᾶσαν δημοκρατίαν.“

ἈριστοτέληςΠολιτικά

« Le principe fondamental d’un régime politique démocratique est la liberté — c’est en effet ce qui est dit habituellement, du fait que c’est dans ce seul régime politique qu’on prend part à la liberté, car toute démocratie, dit-on, vise à cela. »

Aristote – Politiques

                               « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous. »

J.-P. Sartre – Saint Genet, comédien et martyr

                             « En fait, nous sommes une liberté qui choisit, mais nous ne choisissons pas d’être libres : nous sommes condamnés à la liberté. »

J.-P. Sartre – L’Être et le Néant

“Two terms were the constant watchword of the cities in all their struggles against one another: « autonomy »—the right to conduct the city’s affairs according to its own laws, and « liberty »—non-subjection to any power whatever outside the city.”

Victor Tcherikover – Hellenistic Civilization and the Jews

« Deux termes étaient le constant mot d’ordre des cités dans toutes leurs luttes l’une contre l’autre : « autonomie » — le droit de conduire les affaires de la cité selon ses propres lois, et « liberté » — non-soumission à quelque puissance extérieure à la cité que ce soit. »

„Tout homme né dans l’esclavage nait pour l’esclavage, rien n’est plus certain. Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir : ils aiment leur servitude comme les compagnons d’Ulisse aimoient leur abrutissement. S’il y a donc des esclaves par nature, c’est parce qu’il y a eu des esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués.“

   „La Souveraineté ne peut être réprésentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, & la volonté ne se réprésente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses réprésentans, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglois pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts momens de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.“

J.-J. Rousseau – Du contrat social (1762)

« C’est la société qui trace à l’individu le programme de son existence quotidienne. On ne peut vivre en famille, exercer sa profession, vaquer aux mille soins de la vie journalière, faire ses emplettes, se promener dans la rue ou même rester chez soi, sans obéir à des prescriptions et se plier à des obligations. Un choix s’impose à tout instant ; nous optons naturellement pour ce qui est conforme à la règle. C’est à peine si nous en avons conscience.; nous ne faisons aucun effort. Une route a été tracée par la société ; nous la trouvons ouverte devant nous et nous la suivons ; il faudrait plus d’initiative pour prendre à travers champs. Le devoir, ainsi entendu, s’accomplit presque toujours automatiquement ; et l’obéissance au devoir, si l’on s’en tenait au cas le plus fréquent, se définirait un laisser-aller ou un abandon. D’où vient donc que cette obéissance apparaît au contraire comme un état de tension, et le devoir lui-même comme une chose raide et dure.? C’est évidemment que des cas se présentent où l’obéissance implique un effort sur soi-même. Ces cas sont exceptionnels ; mais on les remarque, parce qu’une conscience intense les accompagne, comme il arrive pour toute hésitation ; à vrai dire, la conscience est cette hésitation même, l’acte qui se déclenche tout seul passant à peu près inaperçu. »

Henri Bergson – Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932)

« Qu’appelle-t-on une nation libre ? On appelle ainsi une nation qui peut se développer matériellement, intellectuellement et moralement sans qu’aucune entrave extérieure ne soit mise à son développement. Si une nation, par voie de conquête ou de tout autre façon fait entrer une autre nation dans sa dépendance, il ne restera de cette autre nation qu’un nombre quelconque d’individus dénationalisés, c’est-à-dire ne pouvant plus exprimer leur forme spéciale d’esprit collectif, c’est-à-dire ayant perdu leur liberté collective.

Qu’arrive-t-il de ces individus eux-mêmes ? Ils sont des vaincus, des conquis, par conséquent sont placés dans un état d’infériorité, et s’ils n’acceptent pas de disparaître, ils perdent leur liberté propre. Que ne disparaissent-ils, dira-t-on, pourquoi restent-ils attachés aux formes anciennes qu’ils ont représentées à un moment de la durée ? […] seuls les groupes humains encore amorphes n’ayant que des caractères imprécis et une vague conscience d’eux-mêmes, sont susceptibles de se laisser absorber.

Les groupes fortement constitués et homogénéisés, ayant des caractères arrêtés et une nette conscience d’eux-mêmes, résistent forcément. Il en est des collectivités comme des hommes, les faibles cèdent, les forts persistent. »

Bernard Lazare – Le Nationalisme Juif

Quand une nation connaît les arts, quand elle n’est point subjuguée et transportée par les étrangers, elle sort aisément de ses ruines, et se rétablit toujours.

Voltaire

His experience of French politics had taught him that whenever the enemy seeks control, he makes a point of using some oppressed element of the population as his lackeys and henchmen, rewarding them with special privileges, as a kind of sop.

Hannah Arendt – The Jew as Pariah: A Hidden Tradition

Son expérience de la politique française lui avait enseigné que chaque fois que l’ennemi cherche à dominer, il ne manque pas d’utiliser certains éléments opprimés de la population en tant que laquais et que sbires, les récompensant avec des privilèges spéciaux, comme une sorte d’os à ronger.

« Plût à Dieu, madame, pour le bien que je vous veux, qu’on eût pu au moins copier fidèlement le Conte du tonneau, du doyen Swift! c’est un trésor de plaisanterie dont il n’y a point d’idée ailleurs. Pascal n’amuse qu’au dépens des jésuites, Swift divertit et instruit aux dépens du genre humain. Que j’aime la hardiesse anglaise ! que j’aime les gens qui disent ce qu’ils pensent ! C’est ne vivre qu’à demi que de n’oser penser qu’à demi. »

Voltaire

Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l’autre.

 Si l’écriture n’a pas suffi à consolider les connaissances, elle était peut-être indispensable pour affermir les dominations. Regardons plus près de nous : l’action systématique des États européens en faveur de l’instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l’extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi.

Claude Lévi-Strauss – Tristes tropiques (1955)

 “Ceterum libertas et speciosa nomina praetexuntur; nec quisquam alienum servitium et dominationem sibi concupivit ut non eadem ista vocabula usurparet.”

Cornelius Tacitus

     « Mais en réalité, la liberté et les mots spécieux sont invoqués comme prétextes ; et de tous ceux qui désirent ardemment pour eux-mêmes la domination et l’asservissement des autres, il n’en est aucun qui ne fait usage de termes de ce genre. »

« There Are No True Rebels »

« We follow others no matter how hard we try. »

http://nautil.us/issue/41/selection/there-are-no-true-rebels

« Bad faith, Sartre explains in “Being and Nothingness,” is the opposite of authenticity. Bad faith becomes possible because a human being cannot simply be what he or she is, in the way that an inkwell simply is an inkwell. Rather, because we are free, we must “make ourselves what we are.” In a famous passage, Sartre uses as an example a cafe waiter who performs every part of his job a little too correctly, eagerly, unctuously. He is a waiter playing the role of waiter. But this “being what one is not” is an abdication of freedom; it involves turning oneself into an object, a role, meant for other people. To remain free, to act in good faith, is to remain the undefined, free, protean creatures we actually are, even if this is an anxious way to live. »

« La mauvaise foi, explique Sartre dans “L’Etre et le Néant”, est à l’opposé de l’authenticité. La mauvaise foi devient possible parce qu’un être humain ne peut pas être simplement ce qu’il ou elle est, de la façon dont un encrier est simplement un encrier. Plutôt, parce que nous sommes libres, nous devons « faire nous-mêmes ce que nous sommes ». Dans un passage célèbre, Sartre utilise comme exemple un garçon de café qui effectue chaque partie de son travail un peu trop bien, avec enthousiasme, onctueusement. C’est un serveur jouant le rôle de serveur. Mais cet « être ce qu’on est pas » est une abdication de la liberté ; cela implique se transformer en un objet, un rôle, destiné à d’autres personnes. Rester libre, agir de bonne foi, c’est rester les créatures indéfinies, libres, protéiformes que nous sommes réellement, même si cela est une manière de vivre angoissante. »

Décoloniser la Bretagne

“SOLA AUTEM NOS PHILOSOPHIA EXCITABIT”

« SEULE LA PHILOSOPHIE NOUS ÉVEILLERA »

Rationale enim animal est homo.

Lucius Annaeus Seneca

L’être humain est en effet un animal rationnel.

“IMPERARE SIBI MAXIMUM IMPERIUM EST”

« ÊTRE MAÎTRE DE SOI EST LE PLUS GRAND DES EMPIRES »

“Alexander Persas quidem et Hyrcanos et Indos et quidquid gentium usque in oceanum extendit oriens vastabat fugabatque, sed ipse modo occiso amico, modo amisso, iacebat in tenebris, alias scelus, alias desiderium suum maerens, victor tot regum atque populorum irae tristitiaeque succumbens. Id enim egerat ut omnia potius haberet in potestate quam adfectus. O quam magnis homines tenentur erroribus qui ius dominandi trans maria cupiunt permittere felicissimosque se iudicant si multas milite provincias obtinent et novas veteribus adiungunt, ignari, quod sit illud ingens parque dis regnum. Imperare sibi maximum imperium est. Doceat me quam sacra res sit iustitia alienum bonum spectans, nihil ex se petens nisi usum sui. Nihil sit illi cum ambitione famaque: sibi placeat.”

Lucius Annaeus Seneca – Epistulae morales ad Lucilium (113)

« Alexandre, assurément, dévasta et mit en déroute les Perses, les Hyrcaniens, les Indiens et toutes les races s’étendant depuis l’orient jusqu’à l’océan, mais lui-même, pour un ami tué dans un cas, perdu dans l’autre, fut jeté dans les ténèbres, affligé tantôt par son propre crime, tantôt par le regret de la perte  ; lui, vainqueur de tant de rois et de peuples, succomba à la colère et à la tristesse. Car il avait cherché à mettre toutes choses en son pouvoir, excepté ses émotions. Ô, combien ces hommes sont prisonniers de grandes erreurs, qui désirent étendre leur droit de domination au-delà des mers et ne se jugent pleinement heureux que s’ils contrôlent militairement de nombreuses provinces et en ajoutent de nouvelles aux anciennes — ignorant qu’existe un royaume immense et égal aux dieux. Être maître de soi est le plus grand des empires. Qu’il m’enseigne quelle chose sacrée est la justice qui se soucie du bien d’autrui, n’aspirant d’elle-même à rien d’autre qu’à l’usage de soi. Qu’elle n’ait rien à voir avec l’ambition et la renommée et trouve sa satisfaction en elle-même. »

Dans Ethique à Nicomaque, Aristote se demande s’il y a une oeuvre propre à l’homme. L’oeuvre du joueur de flûte, c’est jouer de la flûte, l’oeuvre du cordonnier, c’est faire des chaussures, mais y a-t-il une oeuvre de l’homme en tant que tel ? Il fait alors l’hypothèse selon laquelle l’homme serait peut-être né sans oeuvre, mais l’abandonne aussitôt. Pourtant, cette hypothèse nous conduit au coeur de l’humain. L’homme est l’animal désoeuvré ; il n’a aucune tâche biologique assignée, aucune fonction clairement prescrite. C’est un être de puissance qui peut sa propre impuissance. L’homme peut tout mais ne doit rien.

Giorgio Agamben

http://www.telerama.fr/idees/le-philosophe-giorgio-agamben-la-pensee-c-est-le-courage-du-desespoir,78653.php

Platon-Nietzsche. L’autre manière de philosopher

« Lire les Dialogues de Platon avec en tête les questions soulevées par Nietzsche m’a fait saisir en eux une force et une étrangeté usées par des myriades d’interprétations. Vérifier combien Nietzsche “platonise” m’a permis de percevoir une pensée qui, par-delà Oui et Non, accumule hypothèses et points d’interrogation. Ce livre tente d’expliciter une évidence jusque-là souterraine : la parenté existant entre leurs manières de philosopher. Qui réduit leurs philosophies à un ensemble de doctrines peut seulement voir ce qui les oppose : pensée du devenir contre métaphysique de l’être, interprétation contre recherche dialectique de la vérité, corps pensant contre corps tombeau, la liste n’est pas close. Pour mettre en question ces oppositions, il fallait rappeler que penser est pour eux une aventure, une pluralité d’expériences joyeuses ou pénibles ouvrant sur des chemins à explorer. La méthode du contrepoint rigoureux, superposition de deux lignes mélodiques qui n’exclut pas les dissonances, était donc la plus indiquée. La mise en regard de leurs textes fait certes apparaître des renversements, mais surtout des échos ou des chiasmes.

Le Socrate “musicien” qu’était Platon et le Dionysos “philosophos” dont Nietzsche se disait le disciple sont les figures croisées d’un philosophe que l’un invente et l’autre réinvente – d’un philosophe qui, ni métaphysicien ni anti-métaphysicien, est capable d’interroger impitoyablement comme de chanter au-dessus de la vie. Cette autre manière de philosopher est, peut être, ce dont la philosophie a aujourd’hui besoin. »

Monique Dixsaut

http://www.fayard.fr/platon-nietzsche-lautre-maniere-de-philosopher-9782213682624

            Divisez le genre humain en vingt parts : il y en a dix-neuf composées de ceux qui travaillent de leurs mains, et qui ne sauront jamais s’il y a un Locke au monde ; dans la vingtième partie qui reste, combien trouve-t-on peu d’hommes qui lisent ! Et parmi ceux qui lisent, il y en a vingt qui lisent des romans, un qui étudie la philosophie. Le nombre de ceux qui pensent est excessivement petit, et ceux-là ne s’avisent pas de troubler le monde.

Voltaire

ABUS DES MOTS

Les livres, comme les conversations, nous donnent rarement des idées précises. Rien n’est si commun que de lire et de converser inutilement.

Il faut répéter ici ce que Locke a tant recommandé : Définissez les termes.

Voltaire

« Les prétendus sauvages d’Amérique sont des souverains qui reçoivent des ambassadeurs de nos colonies transplantées auprès de leur territoire, par l’avarice et par la légèreté. Ils connaissent l’honneur, dont jamais nos sauvages d’Europe n’ont entendu parler. Ils ont une patrie, ils l’aiment, ils la défendent ; ils font des traités ; ils se battent avec courage, et parlent souvent avec une énergie héroïque. Y a-t-il une plus belle réponse, dans les Grands Hommes de Plutarque, que celle de ce chef de Canadiens à qui une nation européenne proposait de lui céder son patrimoine ? « Nous sommes nés sur cette terre, nos pères y sont ensevelis ; dirons-nous aux ossements de nos pères : Levez-vous, et venez avec nous dans une terre étrangère ? »

Voltaire – Essai sur les mœurs et l’esprit des nations

Why On Earth Should Anyone Study Philosophy ?

Daniel Johnson

(http://www.standpointmag.co.uk/node/6632/full)

At the Existentialist Café: Freedom, Being and Apricot Cocktails

Sarah Bakewell

(http://www.newstatesman.com/culture/books/2016/09/philosophy-sartre-blend-uncovering-birth-existentialism)

I Used to Be a Human Being

Andrew Sullivan

(http://nymag.com/selectall/2016/09/andrew-sullivan-technology-almost-killed-me.html)

Clown Prince of the Revolution. On Slavoj Žižek, a new kind of leftist thinker

 Roger Scruton

(http://www.city-journal.org/html/clown-prince-revolution-14632.html)

Heidegger Was Really a Real Nazi

Adam Kirsch

(http://www.tabletmag.com/jewish-arts-and-culture/books/214226/heidegger-was-really-a-real-nazi)

Divine Indigestion. The endlessly fabulized American self

Jonathon Sturgeon

(http://thebaffler.com/salvos/foer-franzen-sturgeon)

How Do You Say ‘Email’ in Yiddish ?

Joseph Berger

(http://www.nytimes.com/2016/10/05/arts/how-do-you-say-email-in-yiddish.html)

American Philosophy: A Love Story

John Kaag

(http://www.bookforum.com/review/16676)

Lectrice, lecteur

Voici un espace pour les lectrices et lecteurs qui voudraient faire des observations, poser des questions, proposer des liens, ou … quoi que ce soit d’autre.

OBJECTIF DE CE BLOG

Le but de ce blog est de parler du pouvoir, des rapports de domination, des hégémonies linguistiques et culturelles, des suprématismes, …

Il est aussi de démonter les « impostures intellectuelles » (titre d’un livre de Sokal et Bricmont).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Impostures_intellectuelles

Il se voudrait aussi philosophique, mais pas d’une philosophie universitaire, plutôt à la Socrate.

Des disciplines étudient les rapports de domination :

  • les Postcolonial Studies
  • les Subaltern Studies

POSTCOLONIAL STUDIES

Un auteur majeur à l’origine des Postcolonial Studies est Edward Said, lui-même inspiré par des penseurs tels qu’Antonio Gramsci, Theodor Adorno et Michel Foucault. Voici les principaux livres d’Edward Said :

Joseph Conrad and the Fiction of Autobiography (1966)

Beginnings: Intention and Method (1974)

Orientalism (1978)

The World, the Text, and the Critic (1983)

Nationalism, Colonialism, and Literature: Yeats and Decolonization (1988)

Culture and Imperialism (1993)

Representations of the Intellectual: The 1993 Reith Lectures (1994)

Humanism and Democratic Criticism (2004)

« HÉGÉMONIE CULTURELLE »

Antonio Gramsci (1891-1937) était un théoricien et politicien « néo-marxiste » italien. Il est l’auteur des Quaderni del carcere (Cahiers de prison), écrits entre 1929 et 1935, période durant laquelle il a été incarcéré par le régime fasciste italien. Dans ces Cahiers, qui abordent un grand nombre de sujetsil développe la notion d’hégémonie, et en particulier celle d’hégémonie culturelle.

« THÉORIE CRITIQUE »

Theodor W. Adorno (1903-1969) était un juif-allemand appartenant à l’École de Frankfort, une école de critique sociale. Il était philosophe, mais également compositeur et musicologue.

Faisaient aussi partie de l’École de Frankfort : Walter Benjamin, Max Horkheimer, Herbert Marcuse et Erich Fromm.

…to liberate human beings from the circumstances that enslave them…

Horkheimer

…libérer les êtres humains des circonstances qui les asservissent…

« Critical Theory has a narrow and a broad meaning in philosophy and in the history of the social sciences. “Critical Theory” in the narrow sense designates several generations of German philosophers and social theorists in the Western European Marxist tradition known as the Frankfurt School. According to these theorists, a “critical” theory may be distinguished from a “traditional” theory according to a specific practical purpose: a theory is critical to the extent that it seeks human “emancipation from slavery”, acts as a “liberating … influence”, and works “to create a world which satisfies the needs and powers” of human beings (Horkheimer 1972, 246). Because such theories aim to explain and transform all the circumstances that enslave human beings, many “critical theories” in the broader sense have been developed. They have emerged in connection with the many social movements that identify varied dimensions of the domination of human beings in modern societies. In both the broad and the narrow senses, however, a critical theory provides the descriptive and normative bases for social inquiry aimed at decreasing domination and increasing freedom in all their forms. »

Stanford Encyclopedia of Philosophy

« La Théorie Critique a un sens étroit et un sens large en philosophie et dans l’histoire des sciences sociales. « Théorie Critique » au sens strict désigne plusieurs générations de philosophes et théoriciens sociaux allemands dans la tradition marxiste européenne occidentale connues comme l’École de Francfort. Selon ces théoriciens, une théorie « critique » peut être distinguée d’une théorie « traditionnelle » d’après un objectif pratique spécifique : une théorie est critique dans la mesure où elle vise, pour l’être humain, à son « émancipation de l’esclavage », agit comme une « influence … libérante » et travaille « à créer un monde qui satisfait les besoins et pouvoirs » des êtres humains (Horkheimer 1972, 246). Parce que ces théories visent à expliquer et à transformer toutes les circonstances qui asservissent les êtres humains, de nombreuses « théories critiques » au sens large ont été développés. Elles ont émergé en relation avec les nombreux mouvements sociaux qui identifient les diverses formes de la domination des êtres humains dans les sociétés modernes. Dans son sens large comme dans son sens étroit, cependant, une théorie critique fournit les bases descriptives et normatives de la recherche sociale visant à diminuer la domination et à accroître la liberté sous toutes leurs formes. »

http://plato.stanford.edu/entries/critical-theory/

https://frankfurtschool.wordpress.com

https://louisecharente.wordpress.com/2013/04/19/from-critical-theory-to-postmodernism-foucault-horkheimer-and-adorno/

https://www.washingtonpost.com/entertainment/books/grand-hotel-abyss-life-among-the-original-anti-consumerists/2016/09/27/db60f46a-84e3-11e6-a3ef-f35afb41797f_story.html

« SCIENTIA POTENTIA EST »

Michel Foucault (1926-1984) est un philosophe français qui s’est beaucoup intéressé au pouvoir, à la construction des savoirs, et au rapport entre les deux.

La relation entre « pouvoir » et « savoir » a été formulée dans cette phrase latine : Scientia potentia est (Knowledge is Power : Le savoir est un pouvoir), que l’on fait remonter à Francis Bacon (1561-1626) et Thomas Hobbes (1588–1679). Elle se trouve telle quelle dans son Leviathan (1651) (qui contient également une théorie du « contrat social »).

https://en.wikipedia.org/wiki/Scientia_potentia_est

Foucault a été titulaire, de 1970 à 1984, d’une chaire au Collège de France qui portait pour titre : « Histoire des systèmes de pensée ».

« Lire Foucault »

« Lors de la rédaction de sa thèse, Histoire de la folie à l’âge classique, Foucault avait abordé la question de la raison et de son histoire. Au lieu de penser l’homme occidental comme porteur d’une rationalité universelle, il le conçoit comme produit combiné d’une histoire concrète et de savoirs qui s’élaborent et se « vérifient » dans des institutions répressives. C’est alors la mise à l’écart de populations fort diverses qui en résulte, toutes rassemblées au sein de l’hôpital général, qui en organise l’exclusion sociale et la répression : pauvres, vagabonds, débauchés, homosexuels, fous, etc. Pour Foucault, l’attention portée à ces formes d’exclusion, jusque-là restées dans l’ombre, contrebalance l’analyse marxienne des classes. La question du pouvoir comme souci de l’ordre, en tant qu’il n’est pas nécessairement ou pas directement relié à des enjeux économiques, l’amène à une redéfinition des luttes et des résistances qu’il suscite. […]

…le féminisme, le colonialisme et le néocolonialisme, l’exclusion et la domination, distinguées de l’exploitation, sont des thématiques militantes en réalité largement absentes de la réflexion foucaldienne. »

(http://www.revue-ballast.fr/lire-foucault/)

Aux Etats-Unis a été imaginée, dans les années 1980, une French Theory à partir d’un nombre assez important d’intellectuels français, dont Foucault fait partie.

https://fr.wikipedia.org/wiki/French_Theory

DÉCONSTRUCTION

Un autre philosophe important inclus dans la French Theory est Jackie Élie Derrida, connu notamment pour son concept de déconstruction, inspiré par les mots allemands Destruktion et Abbau, qu’utilise Heidegger dans Sein und Zeit (Être et Temps) :

« Tous les deux signifiaient dans ce contexte une opération portant sur la structure ou l’architecture traditionnelle des concepts fondateurs de l’ontologie ou de la métaphysique occidentale. Mais en français le terme « destruction » impliquait trop visiblement une annihilation, une réduction négative plus proche de la « démolition » nietzschéenne, peut-être, que de l’interprétation heideggerienne ou du type de lecture que je proposais. Je l’ai donc écarté. Je me rappelle avoir cherché si ce mot « déconstruction » (venu à moi de façon apparemment très spontanée) était bien français. »

Derrida – Psyché. Inventions de l’autre

Deconstruction: An American Tale

https://bostonreview.net/books-ideas/gregory-jones-katz-deconstruction-america

Derridex

http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0506091008.html

HÉGÉMONIE – DOMINATION – IMPÉRIALISME

Le mot « hégémonie » vient du grec ἡγεμονία, qui signifiait à l’origine « action de guider », puis « direction », « autorité », « prééminence », et finalement « suprématie politique ». Le mot latin « dominatio » possède des sens similaires : « autorité », « souveraineté », « domination », « pouvoir absolu », « tyrannie », « despotisme ». Un autre mot latin pour exprimer les mêmes idées est le mot « imperium » (« empire »), d’où vient le mot « impérialisme ».

“GUERRE SILENCIEUSE”

Ce qu’ont étudié les auteurs cités précédemment, ce n’est pas l’hégémonie (la domination, ou encore l’impérialisme) qui s’exerce militairement, par les armes, mais celle qui s’exerce sans, ou en complément des armes proprement militaires. Cette hégémonie peut s’imposer par l’économie, la culture, la langue, le système scolaire, les media, une idéologie, des procédés rhétoriques, etc. L’hégémonie ne rechigne devant rien pour s’exercer, tout lui est bon. Mais elle sera d’autant plus efficace qu’elle sera masquée et demeurera invisible.

« La domination ne peut cependant pas s’imposer uniquement par la coercition matérielle. Celle-ci ne représente (après la conquête) que l’appoint nécessaire pour compléter l’action des forces morales que l’on a su mettre en jeu. Pour donner à cette vérité élémentaire une forme algébrique, nous dirons que R représentant la capacité de résistance des indigènes, M et m les forces matérielles et morales utilisées par le vainqueur,

R = M + m. »

Léopold de Saussure

« La théorie du droit a essentiellement pour rôle, depuis le Moyen Âge, de fixer la légitimité du pouvoir : le problème majeur, central, autour duquel s’organise toute la théorie du droit est le problème de la souveraineté. Dire que le problème de la souveraineté est le problème central du droit dans les sociétés occidentales, cela signifie que le discours et la technique du droit ont eu essentiellement pour fonction de dissoudre, à l’intérieur du pouvoir, le fait de la domination, pour faire apparaître à la place de cette domination, que l’on voulait réduire ou masquer, deux choses : d’une part, les droits légitimes de la souveraineté et, d’autre part, l’obligation légale de l’obéissance. […] »

Michel Foucault – Il faut défendre la société (Cours du 14 janvier 1976)

« …les rapports de pouvoir, tels qu’ils fonctionnent dans une société comme la nôtre, ont essentiellement pour point d’ancrage un certain rapport de force établi à un moment donné, historiquement précisable, dans la guerre et par la guerre. Et, s’il est vrai que le pouvoir politique arrête la guerre, fait régner ou tente de faire régner une paix dans la société civile, ce n’est pas du tout pour suspendre les effets de la guerre ou pour neutraliser le déséquilibre qui s’est manifesté dans la bataille finale de la guerre. Le pouvoir politique, dans cette hypothèse, aurait pour rôle de réinscrire perpétuellement ce rapport de force, par une sorte de guerre silencieuse, et de le réinscrire dans les institutions, dans les inégalités économiques, dans le langage, jusque dans les corps des uns et des autres. »

Michel Foucault – Il faut défendre la société (Cours du 7 janvier 1976)

L’ASSIMILATION

                               …toutes les puissances se sont plu à entourer de l’auréole d’une mission civilisatrice les violences de la conquête.

Destruction des « institutions », des « croyances » et des « langues » des indigènes

« Les races conquérantes les plus habiles ont compris la nécessité de ne pas heurter les croyances de leurs sujets et de respecter leurs institutions. Les Français, au contraire, essayent de transformer les sociétés indigènes avant même d’avoir assis leur conquête. Ils professent que les institutions, les croyances, les langues même, entretiennent l’hostilité des indigènes contre le nouvel état de choses, et que pour obtenir leur sympathie ou leur résignation, il n’y a qu’une méthode efficace : l’assimilation. »

…but, mais surtout …moyen de [la] domination

« Pénétrée de cette idée consacrée par la Révolution, qu’il existe une formule absolue pour faire le bonheur des peuples, formule indépendante des temps et des lieux, la France s’attribue la mission d’en hâter l’avènement chez ses sujets. Elle est persuadée que sa gloire et ses intérêts sont également liés à la réalisation de cet idéal et l’assimilation morale des races les plus hétérogènes sur lesquelles elle a étendu sa souveraineté lui apparaît non seulement comme le but, mais surtout comme le moyen de sa domination. […] l’assimilation reste le but constant de nos efforts. »

Léopold de Saussure

DELLA RAGIONE DI STATO

DE LA RAISON D’ÉTAT

“Giova anco introdurre la lingua nostra ne’ paesi acquistati, il che fecero per eccellenza i Romani et hanno fatto in gran parte dell’Africa e della Spagna gli Arabi, e ciò fece anco, sono cinquecento anni, Guglielmo, duca di Normandia, nell’Inghilterra. Or, per introdurre la lingua nostra, sarà a proposito che le leggi si scrivano in essa, e che’l prencipe e gli ufficiali diano udienza nella medesima, e così l’espeditioni de’ negotii, le commissioni, le lettere, patenti, e le altre cose tali.” […]

« Il convient aussi d’introduire notre langue dans les pays conquis, ce que firent par excellence les Romains et ont fait dans une grande partie de l’Afrique et de l’Espagne les Arabes, et ce que fit encore, il y a cinq cents ans, Guillaume, duc de Normandie, en Angleterre. Et, pour introduire notre langue, il sera à propos que les lois soient écrites avec elles, et que le prince et les officiers donnent audience dans la même, et ainsi l’exposition des magasins, les commissions, les lettres, les licences, et les autres choses de cette sorte. » […]

“Guglielmo duca di Normandia, avendo acquistato il regno d’Inghilterra, per avvilir quelle genti mutò tutti gli ufficiali e diede agl’Inglesi nuove leggi in lingua normanda, affinché si conoscessero per sudditi d’altra natione e, con la novità delle leggi e della lingua, mutassero anco animo e pensiero.”

« Guillaume, duc de Normandie, ayant conquis le royaume d’Angleterre, pour humilier ces gens, changea tous les officiers et donna aux Anglais de nouvelles lois en langue normande, afin qu’ils se connussent comme sujets d’une autre nation et, qu’avec la nouveauté des lois et de la langue, ils modifiassent aussi leur esprit et leur pensée. »

Giovanni Botero – Della Ragione Di Stato (Venise, 1589)

La domination française, telle que résumée par Léopold de Saussure (destruction des « institutions », des « croyances » et des « langues » des indigènes), avant d’aller se répandre au delà des mers, s’est exercée (et continue de s’exercer) envers la Bretagne. Elle avait été remarquablement dénoncée, en 1831, par un Nantais, préfet du Morbihan, Édouard Lorois :

« Je suis Breton et j’éprouve une vive sympathie pour tout ce qui peut conserver notre nationalité. Je sais que les principes généraux des Gouvernements sont de combattre l’esprit de province et d’effacer, autant que possible, les divisions résultantes des différences de langage. Mais une langue vivante est un peuple. Faire mourir une langue, c’est faire disparaître une individualité de la famille des nations ; c’est détruire un système d’entendement, un caractère national, des mœurs, une littérature. La philosophie et la morale condamnent également cette espèce de meurtre. »

Elle avait été dénoncée encore plus tôt, le 8 janvier 1790, devant la toute nouvelle « Assemblée nationale française », par un magistrat de la chambre des vacations de Rennes, La Houssaye, qui était venu rappeler que :

Les corps ont des privilèges, les nations ont des droits.

L’objectif du livre que j’ai publié, La domination française, est de faire comprendre cette domination, qui n’est pas reconnue, qui n’est pas assumée comme telle, qui n’est en conséquence même pas nommée et reste dissimulée sous des effets de langage. Le livre se veut aussi une introduction à la philosophie, à la littérature et aux sciences humaines en général.

La domination française

Table des matières :

https://postcolonialbrittany.wordpress.com/2016/09/16/table-des-matieres/

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Les fondements théoriques de la « république française », on les trouve exposés dans un Rapport de l’abbé Grégoire : Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française (1794). Si le titre ne renvoie qu’à la « problématique » linguistique, en annonçant on ne peut plus clairement le programme, c’est toute une conception de la société et de la politique qui y est développée :

« …pour extirper tous les préjugés, développer toutes les vérités, tous les talens, toutes les vertus, fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme & faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage. »

Ce Rapport de 1794 a été en quelque sorte réactualisé par un intellectuel français, Régis Debray, dans un texte intitulé « Etes vous démocrate ou républicain ? », texte publié dans le Nouvel observateur du 30 novembre 1989. Voici un extrait :

     « L’idée universelle régit la république. L’idée locale régit la démocratie. Ici, chaque député l’est de la nation entière. Là, un représentant l’est de sa seule circonscription, ou « constituency ». La première proclame à la face du monde les droits de l’homme universel, que personne n’a jamais vu. La seconde défend les droits des Américains, ou des Anglais ou des Allemands, droits déjà acquis par des collectivités bien limitées mais réelles. Car l’universel est abstrait et le local concret, ce qui confère à chaque modèle sa grandeur et ses servitudes. La raison étant sa référence suprême, l’État en république est unitaire et par nature centralisé. Il unifie par-dessus clochers, coutumes et corporations les poids et mesures, les patois, les administrations locales, les programmes et le calendrier scolaires. La démocratie qui s’épanouit dans le pluriculturel est fédérale par vocation et décentralisée par scepticisme. « A chacun sa vérité », soupire le démocrate, pour qui il n’y a que des opinions (et elles se valent toutes, au fond). « La vérité est une et l’erreur multiple », serait tenté de lui répondre le républicain, au risque de mettre les fautifs en péril. Le self-government et les statuts spéciaux ravissent le démocrate. Ce dernier ne voit rien de mal à ce que chaque communauté urbaine, religieuse ou régionale ait ses leaders « naturels », ses écoles avec programmes adaptés, voire ses tribunaux et ses milices. Patchwork illégitime pour un républicain. »

http://sophi.over-blog.net/article-36984148.html

http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20150428.OBS8077/etes-vous-democrate-ou-republicain-par-regis-debray.html

Chez Debray, comme chez Grégoire, la réalité de la « domination » disparaît sous des tournures langagières :

« pour … fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme & faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage. »

« La raison étant sa référence suprême, l’État en république est unitaire et par nature centralisé. Il unifie par-dessus … les patois… »

Que la « république française » n’était pas une démocratie avait déjà été clairement affirmé par les révolutionnaires :

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Sieyès – Discours du 7 septembre 1789

La dernière partie de La domination française est un Traité politico-philosophique (en latin Tractatus politico-philosophicus) qui vise à exposer les bases d’une société démocratique, par opposition au système républicain français, qui peut être qualifié, quant à lui, d’oligarchie bourgeoise (c’est le point de vue marxiste – et communiste -, qui voulait remplacer cette oligarchie bourgeoise par une dictature du prolétariat).

Tractatus politico-philosophicus

https://postcolonialbrittany.wordpress.com/2016/04/26/tractatus-politico-philosophicus-2/

J’ai essayé d’exposer aussi clairement que possible quel était le projet de ce blog et du livre.

J’ignore quels peuvent être tes sentiments, lectrice, lecteur : de l’indifférence (mais serais-tu venu-e sur ce blog ?), de la joie, de l’exaspération, de la circonspection, de l’incompréhension, de la stupeur, de l’insatisfaction, de l’espérance, du regret, … ?

N’hésite pas à le dire.

J’aimerais que participent d’abord ceux qui n’ont pas l’habitude d’intervenir sur internet, pour une raison ou une autre, plutôt que ceux qui y sont déjà trop habitués.

                You’re born, you know, the wrong names, wrong parents. I mean, that happens. You call yourself what you want to call yourself. This is the land of the free.

Bob Dylan

Je préférerais aussi que l’on intervienne sous un pseudonyme, que l’on s’est choisi, plutôt que sous son nom réel. Certains reprochent à ceux qui utilisent des pseudonymes de ne pas avoir de courage, mais ce n’est pas mon avis, du moment qu’on n’utilise pas l’anonymat pour insulter.

Une troisième chose, celle-là impérative, est de laisser totalement en dehors les joutes politicardes et de faire le silence sur les politiciens et politiciennes du temps présent. Non pas que tous et toutes soient sans valeur. Mais le niveau où la politique sera ici abordée est la philosophie politique, et non ce qu’on entend parfois qualifier de « politique politicienne ».

Les intellectuels et la domination

Un pouvoir organisé ne cède que ce qu’on lui arrache.

Ernest Renan

           Les indigènes secoueront avec le même empressement les liens de leur assimilation politique. Ils brûleront nos codes et nos règlements…

Léopold de Saussure

Tu regere imperio populos, Romane, memento; hae tibi erunt artes; pacisque imponere morem, parcere subiectis, et debellare superbos.

Vergilius Maro – Aenēis (VI – 851-853)

         Toi, Romain, rappelle-toi d’imposer aux peuples ton pouvoir (imperio) — voilà l’art qui est le tien —, de faire régner la paix dans les usages, de ménager ceux qui se soumettent et de réduire par la guerre ceux qui se rebellent.

Le conquérant, par nature et par fonction, qu’il le veuille ou non, est un aristocrate. Son gouvernement, par devoir et par nécessité, est un gouvernement despotique, et de quelques correctifs qu’on l’étaie, il ne peut pas être différent.

Il faut pourtant voir les choses comme elles sont et vouloir être sincère avec soi-même. Vanter sans cesse notre générosité, mettre toujours en avant notre libéralisme démocratique, ce n’est pas mauvais entre nous et ce peut être utile. Mais il vaut mieux tâcher de conformer nos actes aux conditions mêmes de la domination par conquête, laquelle n’est pas démocratique, et, sans user de ces hypocrisies misérables ni de ces « mensonges de la civilisation » qui ne trompent personne, chercher à la justifier pour l’utilité commune des conquérants et des sujets.

Jules Harmand – Domination et Colonisation (1910)

« Regere imperio populos, voilà notre vocation. »

« La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure, qui s’y établit pour le gouverner, n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en général, et à son propre avantage. La conquête germanique du Ve et du VIe siècle est devenue en Europe la base de toute conservation et de toute légitimité. Autant les conquêtes entre races égales doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. L’homme du peuple est presque toujours chez nous un noble déclassé ; sa lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il revient à son premier état. Regere imperio populos, voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la société européenne faites un ver sacrum, un essaim comme ceux des Francs, des Lombard, des Normands ; chacun sera dans son rôle. La nature a fait une race d’ouvriers ; c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; — une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre ; — une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un fellah, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. »

Ernest Renan – La réforme intellectuelle et morale (1871)

Décoloniser le féminisme

Soumaya Mestiri  (Université de Tunis)

     « Dans la polémique sur le burkini qui a agité la France cet été, ce n’est finalement pas tant la radicalisation du discours qui frappe que la posture qui l’accompagne. Force est de constater le changement à l’œuvre dans le positionnement des tenants de la laïcité de combat et, plus particulièrement, des féministes dites laïques ou blanches comme Elisabeth Badinter, laquelle considère le port du burkini sur les plages niçoises comme une «provocation dégoûtante», ou Caroline Fourest, qui explique dans le Huffington Post que«toute personne inquiète du radicalisme» «se sentirait mal à l’aise à l’idée de se baigner à côté d’une femme ou d’un groupe de femmes en burkini». »

http://www.liberation.fr/debats/2016/09/21/en-finir-avec-l-homogeneite-d-une-pensee-maternaliste_1505368

FAIRE ÉCLATER LE CHAMP INTELLECTUEL TEL QU’IL FONCTIONNE AUJOURD’HUI

« L’enjeu pour nous, c’est de renommer les choses, de catégoriser, de réinstaurer des fractures dans le champ intellectuel. Or, depuis une dizaine d’années, et la disparition d’auteurs comme Bourdieu, Deleuze ou Derrida qui étaient très attentifs à ces questions, on s’est peu à peu mis à accepter le fait que tout le monde débatte avec tout le monde. Nous nous inscrivons dans leur filiation : nous voulons faire éclater le champ intellectuel tel qu’il fonctionne aujourd’hui, faire advenir un nouveau champ. […]

Des idéologues comme lui, qui ont des places dans les instances institutionnelles, universitaires et dans les médias, veulent imposer de vieilles questions et, par là même, ils en font disparaître d’autres ; ce sont eux qui censurent les sujets beaucoup plus essentiels. Ce sont d’autres questions qui nous intéressent et que nous voulons poser : le droit des minorités, les violences faites aux femmes, la justice sociale, la répression pénale, Snowden et Assange, la reproduction des classes sociales, etc. […]

Il faut repenser la vie intellectuelle et mettre en place des stratégies de rupture ; il faut créer ses propres lieux, ses espaces de diffusion, affirmer ses points de vue, être autonome, se créer ses propres scènes. Le pluralisme, pour nous, ce n’est pas nous soumettre à des scènes imposées. C’est créer nos espaces, inventer nos scènes. »

Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie

http://www.lesinrocks.com/2014/08/26/actualite/edouard-louis-geoffroy-lagasnerie-rebelle-forcement-progressiste-11520670/

Pseudo-philosophes : Onfray, Finkielkraut, B.-H. Lévy, Badinter, Debray, …

Philosophe, amateur de la sagesse, c’est-à-dire de la vérité.

Voltaire – Dictionnaire philosophique

Lovers of Wisdom. What began in wonder has ended in pedantry.

« George Santayana remarked in one of his books that there is no good reason for a philosopher to make his living teaching in a university. »

« George Santayana a remarqué dans un de ses livres qu’il n’y a pas de bonnes raisons pour un philosophe de gagner sa vie en enseignant à l’université. »

http://www.weeklystandard.com/lovers-of-wisdom/article/2004865#!

Justin E. H. Smith – The Philosopher: A History in Six Types

…ces intellectuels s’opposent explicitement, parfois même avec acharnement, au communautarisme, et se revendiquent bien au contraire d’un universalisme, ce en quoi ils ont d’ailleurs raison, puisque la défense de l’Occident n’est pas un mot d’ordre communautaire, c’est un mot d’ordre universaliste, à condition bien sûr d’entendre universaliste au sens impérialiste du terme, car l’impérialisme est aussi une forme d’universalisme. Je me suis donc intéressé principalement à des intellectuels juifs qui, d’une manière ou d’une autre, se sont affirmés comme tels, et je soutiens qu’ils sont des « clercs », voulant dire par là qu’ils trahissent le particularisme juif ou sioniste pour un universalisme impérialiste.

« La réaction philosémite ». Entretien avec Ivan Segré

(http://indigenes-republique.fr/la-reaction-philosemite-entretien-avec-ivan-segre/)

Je ne sais point la langue russe ; mais par la traduction que vous daignez m’envoyer, je vois qu’elle a des inversions et des tours qui manquent à la nôtre. Je ne suis pas comme une dame de la cour de Versailles, qui disait : C’est bien dommage que l’aventure de la tour de Babel ait produit la confusion des langues, sans cela tout le monde aurait toujours parlé français.

Voltaire – Lettre à l’Impératrice Caterine – 26 mai 1768

Les idiomes les plus beaux et les plus riches sont sortis avec toutes leurs ressources d’une élaboration silencieuse et qui s’ignorait elle-même. Au contraire, les langues maniées, tourmentées, faites de main d’homme, portent l’empreinte de cette origine dans leur manque de flexibilité, leur construction pénible, leur défaut d’harmonie. Toutes les fois que les grammairiens ont essayé de dessein prémédité de réformer une langue, ils n’ont réussi qu’à la rendre lourde, sans expression, et souvent moins logique que le plus humble patois.

Ernest Renan – De l’origine du langage (1848)

     « Au commencement était Babel, chacun connaît l’histoire : les hommes parlent une seule et même langue, dite « adamique », celle du premier d’entre eux. […] Il y eut une sanction pour le geste d’Ève, personne n’a oublié… De même pour celui des constructeurs de Babel : la confusion des langues. […]

     Dès lors, il y eut des langues, certes, mais surtout l’incompréhension parmi les hommes. De sorte que la multiplicité des idiomes constitue moins une richesse qu’une pauvreté ontologique et politique. On se mit alors à parler local… […]

La langue régionale exclut l’étranger, qui est pourtant sa parentèle républicaine. Elle fonctionne en cheval de Troie de la xénophobie, autrement dit, puisqu’il faut préciser les choses, de la haine de l’étranger, de celui qui n’est pas « né natif » comme on dit. […] A l’autre bout de la langue de fermeture, locale, étroite, xénophobe, il existe une langue d’ouverture, globale, vaste, cosmopolite, universelle : l’espéranto. […]

A l’heure où le mythe d’une langue adamique semble prendre la forme d’un anglais d’aéroport parlé par des millions d’individus, on comprend que la langue de Shakespeare mutilée, amputée, défigurée, massacrée, dévitalisée, puisse triompher de la sorte puisqu’on lui demande d’être la langue du commerce à tous les sens du terme. Vérité de La Palice, elle est langue dominante parce que langue de la civilisation dominante. Parler l’anglais, même mal, c’est parler la langue de l’Empire. Le biotope de l’anglais a pour nom le dollar.

Mais cette langue agit aussi comme un régionalisme planétaire : elle est également fermeture et convention pour un même monde étroit, celui des affaires, du business, des flux marchands d’hommes, de choses et de biens. »

Michel Onfray – Les deux bouts de la langue (Le Monde – 11/12 juillet 2010)

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/10/les-deux-bouts-de-la-langue-par-michel-onfray_1386278_3232.html

« Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious […] nous est étranger, voire odieux. »

B.-H. L., P. B., G.-M. B. – Globe n°1 – Edito (1985)

« Les races supérieures »

« Le parti républicain a montré qu’il comprenait bien qu’on ne pouvait pas proposer à la France un idéal politique conforme à celui des nations comme la libre Belgique et comme la Suisse républicaine ; qu’il faut autre chose à la France : qu’elle ne peut pas être seulement un pays libre ; qu’elle doit aussi être un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient, qu’elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie. »

« Il y a un second point que je dois aborder (…) c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question (…). Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu’il y a pour elles un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures […]. »

Jules Ferry – Débat sur la politique coloniale (séances du 28 et 30 juillet 1885)

« A.R. On pourrait légitimement être surpris par votre récente prise de position contre la signature, par la France, de la Charte européenne langues régionales. Je rappelle que dans L’ingratitude, vous évoquiez un débat remontant aux années 30 entre le linguiste français Antoine Meillet et un écrivain hongrois, Dezsö Kosztolanyi. Le premier estimait qu’il fallait en finir, au nom du progrès de la raison et de la science, avec les « petites langues ». Vous le décrivez comme un « chantre de l’homogénéité », un « précurseur de l’Euroland ». En revanche, vous saluiez Kosztolanyi, défenseur des langues minoritaires. Transpirait de sa position, disiez-vous, la conception d’un Vieux Continent dont la carte linguistique, « avec ses taches rouges, vertes, jaunes et bleues » évoque « l’accoutrement d’un clown ». L’Europe, dans cette perspective, une Europe plurielle, était, à vos yeux comme une « réalité têtue qui ne se laisse pas dissoudre en fonctionnalité pure ». D’où la surprise : dans le débat sur les langues régionales en France, vous semblez prendre le parti des gros poissons contre les petits.

A.F. Pas du tout. D’abord parce que je crois que la langue française est aujourd’hui fragile. Elle est loin d’être en position dominante. Ce n’est pas un « gros poisson », comme vous dites. En deuxième lieu, je ne prends pas parti contre les langues régionales, je prends parti contre l’adoption, par la France, de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, et contre ceux qui militent pour une telle adoption.

…la Charte européenne des langues régionales stipulait dans son préambule que la pratique d’une langue régionale ou minoritaire dans le vie privée et publique constitue un « droit imprescriptible ». Or, cette affirmation est en contradiction flagrante avec l’un des grands principes de notre nation et qui remonte au moins à François 1er: il n’y a qu’une langue publique, le français. »

Alain Finkielkraut – Argument (2000) (Propos recueillis par Antoine Robitaille)

L’uniformité dans la diversité: Conversation autour du débat sur les « langues régionales » en France

http://www.revueargument.ca/article/2000-03-01/125-luniformite-dans-la-diversite-conversation-autour-du-debat-sur-les-langues-regionales-en-france.html

« On voit que ceux qui courent aujourd’hui de média en média pour se plaindre de ne plus pouvoir s’exprimer, ou d’être victimes d’une « police de la pensée » ou d’une « chasse à l’homme », sont des gens qui passent leur temps à insulter, à diffamer, à traquer, à censurer toute personne avec laquelle ils sont en désaccord et qu’ils cherchent à faire taire. C’est bien le même Finkielkraut qui écrivait dans un de ses opuscules que les théories pédagogiques de Philippe Mérieu conduisaient à Auschwitz ; c’est dans son émission que Milner a déclaré que « Les Héritiers » de Bourdieu et Passeron était un livre antisémite ; c’est dans cette même émission que Théry qualifiait de « cinglés de la volonté pure » ceux qui revendiquaient le droit au mariage pour tous, etc.

On pourrait citer d’autres exemples du même type : les injures itératives du pamphlétaire réactionnaire Marcel Gauchet contre Bourdieu, ses imprécations contre Foucault et Derrida accusés de « connivences avec l’univers mental du totalitarisme » ou ses attaques contre Lacan et les « lacaneries et les lacanailleries » (ce sont des citations !). »

Didier Eribon – Insulteurs, diffamateurs, censeurs (Quand je faisais condamner Finkielkraut pour diffamation. Quelques réflexions sur le débat public).

http://didiereribon.blogspot.fr/2015/10/insulteurs-diffamateurs-censeurs-quand.html

« Je trouve bouleversant qu’on ait appris à réciter « nos ancêtres les Gaulois », même quand on était né en Guyane. »

Elisabeth Badinter – Le Nouvel Observateur (19-06-2003)

« Etes vous démocrate ou républicain ? »

     « L’idée universelle régit la république. L’idée locale régit la démocratie. Ici, chaque député l’est de la nation entière. Là, un représentant l’est de sa seule circonscription, ou « constituency ». La première proclame à la face du monde les droits de l’homme universel, que personne n’a jamais vu. La seconde défend les droits des Américains, ou des Anglais ou des Allemands, droits déjà acquis par des collectivités bien limitées mais réelles. Car l’universel est abstrait et le local concret, ce qui confère à chaque modèle sa grandeur et ses servitudes. La raison étant sa référence suprême, l’État en république est unitaire et par nature centralisé. Il unifie par-dessus clochers, coutumes et corporations les poids et mesures, les patois, les administrations locales, les programmes et le calendrier scolaires. La démocratie qui s’épanouit dans le pluriculturel est fédérale par vocation et décentralisée par scepticisme. « A chacun sa vérité », soupire le démocrate, pour qui il n’y a que des opinions (et elles se valent toutes, au fond). « La vérité est une et l’erreur multiple », serait tenté de lui répondre le républicain, au risque de mettre les fautifs en péril. Le self-government et les statuts spéciaux ravissent le démocrate. Ce dernier ne voit rien de mal à ce que chaque communauté urbaine, religieuse ou régionale ait ses leaders « naturels », ses écoles avec programmes adaptés, voire ses tribunaux et ses milices. Patchwork illégitime pour un républicain. »

Régis Debray – « Etes vous démocrate ou républicain ? » publié dans le Nouvel observateur du 30 novembre 1989

http://sophi.over-blog.net/article-36984148.html

http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20150428.OBS8077/etes-vous-democrate-ou-republicain-par-regis-debray.html

« Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne »

« Kaoutar Harchi dévoile l’ethnocentrisme de l’institution littéraire française »

   …elle estime que règne en France un régime dominant des écrivains français dû à la supériorité même de la langue française. Selon elle, la langue entretiendrait un rapport étroit avec “la nation”, expression nationale éloignant en cela ces écrivains algériens d’une reconnaissance pleine et entière.

« Dans son essai “Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. Des écrivains à l’épreuve”, la sociologue Kaoutar Harchi s’interroge sur la réception des écrivains algériens francophones : “Suffit-il d’écrire dans la langue de Molière pour être reconnu comme un écrivain français ?” »

« la langue entretiendrait un rapport étroit avec “la nation”, expression nationale éloignant en cela ces écrivains algériens d’une reconnaissance pleine et entière. “La culture littéraire française a ceci de fascinant qu’elle organise un espace spécifique, l’espace de création, tout en épousant l’imaginaire national.”

« Malentendus, incompréhensions de la critique française des récits d’écrivains algériens, elle dresse un constat accablant sur la sphère littéraire. Les inégalités dans l’espace littéraire seraient, selon elle, directement liées à une forme d’ethnocentrisme français, parfois source de mauvaise interprétation des récits étrangers. »

“la création littéraire devient la source vive d’un contre-discours historique” explique Kaoutar Harchi. Un contre-discours qui selon elle, peut déplaire, et froisser l’institution littéraire française. »

Aurore Cros – Les Inrocks (France) (12/09/2016)

http://www.lesinrocks.com/2016/09/12/livres/kaoutar-harchi-devoile-lethnocentrisme-de-linstitution-litteraire-francaise-11863966/

« « J’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français » clamait, frondeur, l’écrivain algérien Kateb Yacine. Dans l’essai de Kaoutar Harchi, « Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne – Des écrivains à l’épreuve »,dont le titre est emprunté au philosophe Jacques Derrida, la sociologue prolonge la réflexion de l’auteur du « Polygone étoilé » et de « Nedjma » pour analyser ce qu’implique le choix plus ou moins imposé d’écrire une langue qui est héritée de l’histoire politique de la colonisation et qui se pense, depuis l’époque romantique ayant achevé le sacre de l’écrivain, comme le vecteur d’une littérature universelle. »

« C’est ainsi qu’à l’occasion de l’année culturelle consacrée à l’Algérie, en 2003, une pièce de théâtre en hommage à Kateb Yacine fut montée à la Comédie-Française mais sans que l’auteur n’entrât pour autant au Répertoire de cette vénérable institution dont l’ethnocentrisme trouve sans doute ses racines dans sa création par Louis XIV. Le caractère hégémonique de cet absolutisme politique dont les ramifications vont jusqu’à la sphère culturelle et artistique reste d’ailleurs toujours d’actualité. »

Olivier Rachet – Le Site info (Maroc)

http://olrach.overblog.com/2016/09/le-monolinguisme-de-l-autre.html

« Pourquoi, selon vous, la ­reconnaissance de ces cinq écrivains n’a-t-elle jamais été « pleine et entière » ?

Cela s’explique par l’organisation hiérarchique du champ littéraire français. Au sein de ce champ, le rapport à la langue est fondamental. Très globalement, deux régimes coexistent. D’un côté, le régime dominant des écrivains français, nés en France, ayant la langue française pour langue maternelle et respectant totalement la cohérence du schéma territoire/langue/mœurs/culture.

De l’autre, un régime subalterne… »

http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/08/31/kaoutar-harchi-un-sentiment-de-marginalisation-litteraire_4990586_3260.html#qbDtatYy3Pw4SVho.99

Quand je l’ai donné à l’éditeur, il y avait 400 pages, il m’a demandé de couper (…) J’ai amené mes premières ébauches de Nedjma au Seuil et je me souviens de la réflexion du lecteur – je ne dirai pas son nom – : C’est trop compliqué ça. En Algérie, vous avez de si jolis moutons, pourquoi vous ne parlez pas des moutons ?”

Kateb Yacine

Conversation avec Boualem Sansal

Je suis plus libre pour parler en Algérie qu’en France.

http://www.lemonde.fr/festival/video/2016/09/21/le-monde-festival-en-video-conversation-avec-boualem-sansal_5001412_4415198.html

La domination française

La domination française : Portrait de la guenon en prédateur

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On peut télécharger gratuitement  les 63 (X + 53) premières pages en version numérique et les lire avec le logiciel Kindle également disponible gratuitement.

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Pour voir la mise en page exacte de la version papier, il faut aller sur le site Amazon.com :

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Tractatus politico-philosophicus

      Ὁρῶ γὰρ ἅπαντας πρὸς τὴν παροῦσαν δύναμιν τῶν δικαίων ἀξιουμένους.

Δημοσθένης (Démosthène)

     J’observe en effet que tous <les êtres humains> obtiennent le <respect> de leurs droits en proportion de la force dont ils disposent.

     “Ceterum libertas et speciosa nomina praetexuntur; nec quisquam alienum servitium et dominationem sibi concupivit ut non eadem ista vocabula usurparet.”

Cornelius Tacitus

     « Mais en réalité, la liberté et les mots spécieux sont invoqués comme prétextes ; et de tous ceux qui désirent ardemment pour eux-mêmes la domination et l’asservissement des autres, il n’en est aucun qui ne fait usage de termes de ce genre. »

     « L’Allemagne s’est annexé par la force des Polonais, des Danois et des Lorrains de langue française auxquels elle impose l’usage de la langue allemande, acte de violence qui va contre les principes démocratiques et contre lequel proteste le sentiment universel. »

Antoine Meillet – Les langues dans l’Europe nouvelle (1918)

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Extraits du Tractatus politico-philosophicus, dernière partie de La domination française

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I – « Génocide » : “Bloodless Genocide”

II – « République » : « une & indivisible »

III – « Souveraineté » : “ius dominandi” (droit de domination) – “imperium” (empire)

IV – « Démocratie » : “ἐλευθερία” (liberté)

V – « Fédéralisme » : “fœdŭs, fœderis, n.” (pacte, traité, alliance, convention)

VI – “Speciosa nomina” : « mots spécieux »

VII – « Double langage » : « fourberie » – « tartuferie » – « hypocrisie » – « imposture »

VIII – Le droit, c’est la force : “τὸ δίκαιον” = “ἡ δύναμις”

IX – « Pouvoir arbitraire » : « Politique de l’assimilation » – “fasces” (les faisceaux)

X – « Inconscient colonial » : L’odyssée virgilienne de la race française

XI – « Nationalisme » : “Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”

XII – Bretagne : “Les corps ont des privilèges, les nations ont des droits.”

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I – « GÉNOCIDE » : “BLOODLESS GENOCIDE”

Sans doute on parviendra quelques jours à extirper cette espèce d’argot, ce jargon tudesco-hébraïco-rabbinique dont se servent les Juifs allemands, qui n’est intelligible que pour eux, et ne sert qu’à épaissir l’ignorance ou à masquer la fourberie.

Abbé Grégoire – Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs (1789)

              Nous n’avons plus de provinces, & nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les NOMS.

…les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine.

Abbé Grégoire – Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française (1794)

     « Les races conquérantes les plus habiles ont compris la nécessité de ne pas heurter les croyances de leurs sujets et de respecter leurs institutions. Les Français, au contraire, essayent de transformer les sociétés indigènes avant même d’avoir assis leur conquête. Ils professent que les institutions, les croyances, les langues même, entretiennent l’hostilité des indigènes contre le nouvel état de choses, et que pour obtenir leur sympathie ou leur résignation, il n’y a qu’une méthode efficace : l’assimilation. »

Léopold de Saussure – Psychologie de la Colonisation Française dans ses Rapports avec les Sociétés Indigènes (1899)

     « Nulle part, en aucune circonstance, le conquérant ne doit négliger ou mépriser la langue indigène, ni laisser s’anémier son enseignement, surtout dès qu’elle possède une écriture, une littérature et une histoire, et, s’il le fait, volontairement ou par indifférence, il se rend coupable de la plus imprévoyante, de la plus inintelligente et de la plus immorale des actions. »

Jules Harmand – Domination et Colonisation (1910)

     « On ne répand pas une langue par la force : en imposant sa culture aux Slesvigois qu’elle s’est annexés par la violence, comme aux Polonais de Poznanie ou aux Lorrains de Metz, l’Allemagne se fait un tort moral dont elle ne mesure pas l’étendue. »

« L’Allemagne s’est annexé par la force des Polonais, des Danois et des Lorrains de langue française auxquels elle impose l’usage de la langue allemande, acte de violence qui va contre les principes démocratiques et contre lequel proteste le sentiment universel. »

Antoine Meillet – Les langues dans l’Europe nouvelle (1918)

     „Pour liquider les peuples, disait Hübl, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture et leur invente une autre Histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est et ce qu’il était. Le monde autour de lui l’oublie encore plus vite.

     – Et la langue ?

     – Pourquoi nous l’enlèverait-on ? Ce ne sera plus qu’un folklore qui mourra tôt ou tard de mort naturelle.“

Milan Kundera – Le livre du rire et de l’oubli

     « Le Dalaï Lama, lui, conscient des réalités internationales et des rapports de force, ne réclame que le statut d’autonomie pour le Tibet, la sauvegarde de son identité culturelle, si importante dans le concert des civilisations, et le respect des droits fondamentaux des Tibétains. Mettre un terme à un régime d’oppression et à un GÉNOCIDE CULTUREL, instaurer un régime d’auto-gouvernement et amener l’État de droit au Tibet, … »

Robert Badinter – Hommage au Dalaï Lama (2009)

     “The question of cultural identity in Vergil is intimately tied up with the establishment of the law. With Juno’s reconciliation, her mythical violence is transformed into lawmaking violence; it results in the fated establishment of a new world power. The agreement, however, comes at the price of yet another kind of violence: the destruction of Trojan culture. Difference in language and clothing is what marks the conquered peoples on the shield of Aeneas, and these are things the Trojans must give up, as if conquered. Juno effectively achieves a bloodless genocide under the name of peace and the establishment of the law.”

Michèle Lowrie – Vergil and Founding Violence

     « La question de l’identité culturelle chez Virgile est intimement liée à l’instauration de la loi. Avec la réconciliation de Junon, sa violence mythique est transformée en violence légiférante ; elle aboutit à l’établissement, conformément au destin, d’une nouvelle puissance mondiale. L’accord, cependant, est au prix d’une autre forme de violence encore : la destruction de la culture troyenne. Une différence de langue et d’habillement est ce qui distingue les peuples conquis sur le bouclier d’Énée, et ce sont les choses que les Troyens doivent abandonner, comme s’ils étaient conquis. Junon, de fait, accomplit un génocide sans effusion de sang sous le nom de la paix et de l’instauration de la loi. »

Illud te, nulla fati quod lege tenetur,

pro Latio obtestor, pro maiestate tuorum :

cum iam conubiis pacem felicibus, esto,

component, cum iam leges et foedera iungent,

ne vetus indigenas nomen mutare Latinos

neu Troas fieri iubeas Teucrosque vocari

aut vocem mutare viros aut vertere vestem.

Sit Latium, sint Albani per saecula reges,

sit Romana potens Itala virtute propago ;

occidit, occideritque sinas cum nomine Troia.

Publius Vergilius Maro – Aenēis (XII – 819-828)

Ceci seulement — qui n’est interdit par aucune loi du destin —

je t’en conjure pour le Latium, pour la dignité des tiens :

dès lors qu’ils auront conclu la paix et <contracté> d’heureux mariages —

j’y consens — dès lors que les lois et les traités les uniront :

que les Latins indigènes ne changent pas leur ancien nom.

N’impose pas qu’ils deviennent Troyens et soient appelés Teucriens,

ni que ces hommes changent de langue, ni qu’ils modifient leur habillement.

Que le Latium continue d’exister, que les rois albains règnent pendant des siècles, que la race romaine devienne puissante par ses qualités italiennes.

Troie est anéantie, permets qu’elle soit anéantie avec son nom.

II – « RÉPUBLIQUE » : « UNE & INDIVISIBLE »

« Il est peut-être fâcheux que le libérateur Bolivar ait une prédilection si décidée pour la république une et indivisible : nous avons appris dans ce pays-ci à redouter cette effrayante unité. Et puis ses présidens héréditaires ressemblent beaucoup à des rois sans diadème. Toute cette centralisation n’est bonne que sous le régime militaire, où le chef est le seul qui ait le droit d’avoir une opinion… »

Héléna-Maria Williams – Souvenirs de la Révolution française (1827)

     « Ne faisons point à nos frères du Midi l’injure de penser qu’ils repousseront aucune idée utile à la patrie : ils ont abjuré & combattu le fédéralisme politique ; ils combattront avec la même énergie celui des idiômes. Notre langue & nos cœurs doivent être à l’unisson. »

« Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté. »

Abbé Grégoire – Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française

III – « SOUVERAINETÉ » : “IUS DOMINANDI” : DROIT DE DOMINATION – “IMPERIUM” : EMPIRE

“O quam magnis homines tenentur erroribus qui ius dominandi trans maria cupiunt permittere felicissimosque se iudicant si multas milite provincias obtinent et novas veteribus adiungunt, ignari, quod sit illud ingens parque dis regnum. Imperare sibi maximum imperium est. Doceat me quam sacra res sit iustitia alienum bonum spectans, nihil ex se petens nisi usum sui. Nihil sit illi cum ambitione famaque: sibi placeat.”

Lucius Annaeus Seneca – Epistulae morales ad Lucilium

     « Ô, combien ces hommes sont prisonniers de grandes erreurs, qui désirent étendre leur droit de domination au-delà des mers et ne se jugent pleinement heureux que s’ils contrôlent militairement de nombreuses provinces et en ajoutent de nouvelles aux anciennes — ignorant qu’existe un royaume immense et égal aux dieux. Être maître de soi est le plus grand des empires. Qu’il m’enseigne quelle chose sacrée est la justice qui se soucie du bien d’autrui, n’aspirant d’elle-même à rien d’autre qu’à l’usage de soi. Qu’elle n’ait rien à voir avec l’ambition et la renommée et trouve sa satisfaction en elle-même. »

« Telle est donc la condition humaine que souhaiter la grandeur de son pays, c’est souhaiter du mal à ses voisins. Celui qui voudrait que sa patrie ne fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ni plus pauvre, serait le citoyen de l’univers. »

Voltaire – Patrie (Dictionnaire Philosophique)

IV – « DÉMOCRATIE » : “ἐλευθερία” : LIBERTÉ

Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants.

Sieyès – Discours du 7 septembre 1789

     „Tout homme né dans l’esclavage nait pour l’esclavage, rien n’est plus certain. Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir : ils aiment leur servitude comme les compagnons d’Ulisse aimoient leur abrutissement. S’il y a donc des esclaves par nature, c’est parce qu’il y a eu des esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués.“

„La Souveraineté ne peut être réprésentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, & la volonté ne se réprésente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses réprésentans, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglois pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts momens de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.“

J.-J. Rousseau – Du contrat social (1762)

V – « FÉDÉRALISME » : “FŒDŬS, FŒDERIS, N.” : PACTE, TRAITÉ, ALLIANCE, CONVENTION

Ne faisons point à nos frères du Midi l’injure de penser qu’ils repousseront aucune idée utile à la patrie : ils ont abjuré & combattu le fédéralisme politique ; ils combattront avec la même énergie celui des idiômes.

Abbé Grégoire – Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française

     “Federalism: It is coordination instead of subordination; association instead of hierarchical order; independent forces curbing each other; balance, therefore, liberty.”

John Dalberg-Acton

     « Fédéralisme : C’est une coordination au lieu d’une subordination ; une association au lieu d’un ordre hiérarchique ; des forces indépendantes se limitant les unes les autres ; un équilibre, par conséquent, la liberté. »

VI – “SPECIOSA NOMINA” : « MOTS SPÉCIEUX »

     “Ceterum libertas et speciosa nomina praetexuntur; nec quisquam alienum servitium et dominationem sibi concupivit ut non eadem ista vocabula usurparet.”

Cornelius Tacitus

     « Mais en réalité, la liberté et les mots spécieux sont invoqués comme prétextes ; et de tous ceux qui désirent ardemment pour eux-mêmes la domination et l’asservissement des autres, il n’en est aucun qui ne fait usage de termes de ce genre. »

« La soif d’inégalité semble un besoin irréductible de la nature humaine. On sait avec quelle ardeur les Conventionnels échappés à la guillotine sollicitaient de Napoléon des titres nobiliaires. Le rêve égalitaire qui les avaient conduits à tant de massacres n’était donc en réalité qu’un violent désir d’inégalité à leur profit. L’histoire n’a pas encore cité, d’ailleurs, de pays où régnât l’égalité. »

Gustave Le Bon – Les Incertitudes de l’heure présente

     « Les mots! les mots! On a brûlé au nom de la charité, on a guillotiné au nom de la fraternité. Sur le théâtre des choses humaines, l’affiche est presque toujours le contraire de la pièce. »

« Dans la langue de la bourgeoisie, la grandeur des mots est en raison directe de la petitesse des sentiments. »

Edmond et Jules de Goncourt – Idées et sensations

     “The modern infatuation with ancient Greece and Rome stems from the so-called Renaissance of the fifteenth century, the historical moment when a new myth of European cultural ancestry was constructed. The development and embellishment of this ancestral myth was linked to the production of both a field of “cultural capital” marshaled in processes of class differentiation within European societies and an imperialist discourse providing an ideological engine (or rationalization) for European colonialism abroad.”

« L’engouement moderne pour les anciennes Grèce et Rome provient de la dite Renaissance du quinzième siècle, moment historique où un nouveau mythe d’ascendance culturelle européenne fut construit. Le développement et l’embellissement de ce mythe ancestral étaient liés à la production à la fois d’un champ de “capital culturel” mobilisé dans des processus de différenciation de classes au sein des sociétés européennes et d’un discours impérialiste fournissant un moteur idéologique (ou une rationalisation) pour le colonialisme européen à l’étranger. »

“This legacy was interpreted by each of the modern European states that saw itself as the legitimate heir to Greco-Roman civilization as a mandate to continue an inherited mission to “civilize” the “barbarian” world and as an ideological model for its own imperial practices.”

« Cet héritage fut interprété par chacun des États européens modernes, qui se voyait lui-même comme l’héritier légitime de la civilisation gréco-romaine, comme un mandat pour poursuivre la mission héritée de “civiliser” le monde “barbare” et comme un modèle idéologique pour ses propres pratiques impériales. »

Michael Dietler – Colonial Encounters in Iberia and the Western Mediterranean: An Exploratory Framework (Colonial Encounters in Ancient Iberia. Phoenician, Greek, and Indigenous Relations)

VII – « DOUBLE LANGAGE » : « FOURBERIE » – « TARTUFERIE » – « HYPOCRISIE » – « IMPOSTURE »

Il passe pour un saint dans votre fantaisie :

Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.

Molière – Tartuffe (I, 1)

D’ailleurs, je suis si insolent dans ma manière de penser, j’ai quelquefois des expressions si téméraires, je hais si fort les pédans, j’ai tant d’horreur pour les hypocrites, je me mets si fort en colère contre les fanatiques, que je ne pourrais jamais tenir à Paris plus de deux mois.

Voltaire – Correspondance

Les masques à la longue collent à la peau. L’hypocrisie finit par être de bonne foi.

Edmond et Jules de Goncourt – Idées et sensations

…l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer aujourd’hui, et la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages. C’est un art de qui l’imposture est toujours respectée ; et quoiqu’on la découvre, on n’ose rien dire contre elle.

Molière – Dom Juan, ou Le Festin de pierre (V, 2) (1665)

« On ne répand pas une langue par la force »

     « On ne répand pas une langue par la force : en imposant sa culture aux Slesvigois qu’elle s’est annexés par la violence, comme aux Polonais de Poznanie ou aux Lorrains de Metz, l’Allemagne se fait un tort moral dont elle ne mesure pas l’étendue. »

« L’Allemagne s’est annexé par la force des Polonais, des Danois et des Lorrains de langue française auxquels elle impose l’usage de la langue allemande, acte de violence qui va contre les principes démocratiques et contre lequel proteste le sentiment universel. »

« Tout impose au Français d’aujourd’hui l’usage du français commun. »

     « …toute la machinerie de l’Etat moderne qui prend l’individu à sa naissance et le tient jusqu’à sa mort impose l’usage et la connaissance de la langue commune. »

« Le français commun est la langue de l’administration ; c’est la seule langue qui puisse s’employer avec les agents de l’Etat. »

« Le français est la langue de l’école. […] tous les enfants, à peu d’exceptions près, subissent maintenant l’action de l’école… »

« Le français est la langue de l’armée. »

« Unique langue de l’État, de la littérature et des grandes affaires, unique langue de tous les hommes cultivés et de tous les personnages influents, le français commun est la seule langue qui ait en France un prestige. C’est une tare que de ne pas le parler et l’écrire correctement. »

« Les parlers bretons, flamands ou provençaux, s’éliminent simplement. »

Antoine Meillet – Les langues dans l’Europe nouvelle (1918)

VIII – LE DROIT, C’EST LA FORCE : “τὸ δίκαιον” = “ἡ δύναμις”

     Ὁρῶ γὰρ ἅπαντας πρὸς τὴν παροῦσαν δύναμιν τῶν δικαίων ἀξιουμένους.

Δημοσθένης

     J’observe en effet que tous <les êtres humains> obtiennent le <respect> de leurs droits en proportion de la force dont ils disposent.

Démosthène

     IX – « POUVOIR ARBITRAIRE » : « POLITIQUE DE L’ASSIMILATION » – “FASCES” : LES FAISCEAUX

     « La politique de l’assimilation repose sur un raisonnement très séduisant et qui aura toujours accès dans l’esprit latin, tant que les dogmes philosophiques dont il est imprégné n’auront pas été modifiés. Si les indigènes, nous disons-nous, se montrent réfractaires aux bienfaits de la civilisation que nous leur apportons, c’est que leurs préjugés ne leur ont pas encore permis de comprendre les avantages qu’ils pourront en retirer. Ces préjuges sont entretenus chez eux par les vestiges de leur ancien état, par leurs croyances, leurs institutions, leurs langues. Supprimons ces restes d’un passé aboli. S’ils sont trop invétérés dans la génération actuelle, adressons-nous par l’éducation aux générations futures. Enseignons aux enfants notre langue, inculquons-leur nos idées et la France comptera bientôt par millions, sinon de nouveaux citoyens, du moins des sujets fidèles et reconnaissants.

     Ce raisonnement, en apparence habile et généreux, est en réalité inapplicable, oppressif et aussi nuisible à nos intérêts qu’à ceux de nos sujets. »

« De même que les anciens conquérants espagnols voyaient dans les curieuses civilisations de l’Amérique centrale des pratiques diaboliques indignes d’être respectées et qu’il importait de vouer à une destruction immédiate, de même, dans les civilisations de l’Indo-Chine, dans ces monuments de la tradition et de la sagesse de peuples très affinés, nous ne voyons que des institutions hostiles à notre domination et que nous nous efforçons de saper pour transformer ces races à l’image de la nôtre.

La colonisation espagnole était basée sur l’assimilation par les croyances religieuses au nom d’un idéal dogmatique et absolu.

La colonisation française est basée sur l’assimilation politique et sociale au nom d’un idéal non moins dogmatique et non moins absolu. »

« Les races conquérantes les plus habiles ont compris la nécessité de ne pas heurter les croyances de leurs sujets et de respecter leurs institutions. Les Français, au contraire, essayent de transformer les sociétés indigènes avant même d’avoir assis leur conquête. Ils professent que les institutions, les croyances, les langues même, entretiennent l’hostilité des indigènes contre le nouvel état de choses, et que pour obtenir leur sympathie ou leur résignation, il n’y a qu’une méthode efficace : l’assimilation. »

« Il ne faut donc pas s’étonner de l’importance prépondérante que les assimilateurs attachent à la destruction des langues indigènes. Au congrès de 1889 aucun d’eux ne s’inquiète de la lenteur de notre organisation coloniale ; par contre, la question de la diffusion de notre langue tient la plus large place dans leurs délibérations. »

« Pénétrée de cette idée consacrée par la Révolution, qu’il existe une formule absolue pour faire le bonheur des peuples, formule indépendante des temps et des lieux, la France s’attribue la mission d’en hâter l’avènement chez ses sujets. Elle est persuadée que sa gloire et ses intérêts sont également liés à la réalisation de cet idéal et l’assimilation morale des races les plus hétérogènes sur lesquelles elle a étendu sa souveraineté lui apparaît non seulement comme le but, mais surtout comme le moyen de sa domination. »

Léopold de Saussure – Psychologie de la Colonisation Française dans ses Rapports avec les Sociétés Indigènes (1899)

X – « INCONSCIENT COLONIAL » : L’ODYSSÉE VIRGILIENNE DE LA RACE FRANÇAISE

     « J’aurais atteint mon but, si ce livre contribuait à répandre et à préciser les raisons que nous avons d’admirer et d’aimer Virgile et de voir en lui non seulement un des plus beaux génies, mais le plus noble inspirateur de notre art, le père de notre poésie moderne, celui dont l’œuvre réfléchit déjà, comme le bouclier d’Énée, toute la gloire et l’humanité de la civilisation latine. Lorsque j’ai commencé d’y travailler, nous sortions à peine du plus rude péril qui ait jamais menacé la France, héritière de Rome et tout ce que représentent dans le passé et dans le présent Rome et la France. »

« Dans la guerre sournoise que les historiens, les philosophes, les philologues allemands ont menée si longtemps contre nous, et qui a précédé la ruée barbare, la cause de Virgile a été la nôtre. »

André Bellessort – Virgile, son œuvre et son temps (1920)

     « Notre expansion coloniale, comme toutes les réformes utiles, dépend donc d’abord de l’éducation de la masse.

Pour éduquer la masse, le concours de la presse est indispensable.

On doit avouer que, sur ce point, tous les grands quotidiens ne font pas leur devoir. L’information coloniale est, neuf fois sur dix, jetée au panier. La rubrique coloniale d’un journal, quand elle existe, est d’ordinaire tenue par un jeune rédacteur dont c’est la besogne accessoire. Il s’écoule parfois des semaines sans qu’un organe quotidien publie, non point un article (ce serait trop beau), mais un maigre entrefilet de dix lignes ayant trait à l’une de nos colonies. N’est-ce pas navrant ?

Le premier effort doit être tenté du côté de la presse ; le second, du côté de l’école.

La place que tiennent les colonies à l’école est à peu près nulle. Dans les écoles communales, on trouve encore, à vrai dire, des maîtres consciencieux qui s’efforcent de faire connaître à leurs élèves nos colonies. Dans les lycées, c’est le néant.

Le professeur d’histoire parle brièvement à ses élèves en seconde de Montcalm et de Dupleix, jamais de Savorgnan de Brazza, de Gallieni ni de Doudart de Lagrée. Si bien, ou plutôt si mal, que nos enfants savent comment nous avons perdu le Canada et l’Empire des Indes, mais qu’ils ignorent comment nous avons acquis notre domaine colonial actuel.

Pourquoi ? C’est que le programme d’histoire part en philosophie de 1815. Jamais le professeur ne parvient à aborder la guerre de 1870. Comment traiterait-il de la troisième République et de son œuvre coloniale ?

Dans les programmes de géographie, les colonies sont, si possible, encore moins bien partagées. On a joint leur étude à celle de la France, dans les classes de quatrième et de première. De telle sorte qu’elles ne sont étudiées que lorsque le professeur a épuisé la description de la France continentale, ce qui n’arrive pour ainsi dire jamais.

Aussi les bacheliers font-ils montre, en matière coloniale, d’une insuffisance qui frise le comique, allant jusqu’à confondre des caps avec des villes et des fleuves avec des montagnes.

Comment donner au lycée un bagage suffisant de connaissances sur nos possessions d’outre-mer ? […]

En résumé, les efforts qui tendront à créer en France « une mentalité impériale » doivent provenir de tous, mais en particulier des pouvoirs publics. […] Or, c’est chez eux que l’on observe, à cet égard, le plus d’indifférence, je dirais presque le plus de répugnance.

Les assises de notre empire colonial sont en France même, bien plus qu’aux colonies.

Elles devraient reposer sur les intelligences et sur les cœurs de tous les Français. Voilà la première tâche à accomplir. « Je suis homme, disait Térence, et pense que rien d’humain ne doit m’être étranger. » Possesseurs de superbes colonies, tous les Français devraient être instruits à répéter : « Tout ce qui est colonial est nôtre. »

Léon Archimbaud, député de la Drôme – La plus grande France (1928)

XI – « NATIONALISME » : « LE DROIT DES PEUPLES A DISPOSER D’EUX-MÊMES »

     « Suis-je ainsi en contradiction avec les idées internationalistes ? Aucunement. Comment m’accorderai-je donc avec elles ? Simplement en me gardant de donner aux mots une valeur et un sens qu’ils n’ont pas. Quand les socialistes combattent le nationalisme, ils combattent en réalité le protectionnisme et l’exclusivisme national ; ils combattent ce patriotisme chauvin, étroit, absurde, qui conduit les peuples à se poser les uns en face des autres comme des rivaux ou des adversaires décidés à ne s’accorder ni grâce ni merci. […] Que suppose maintenant l’internationalisme ? Mais il suppose évidemment des nations. Que signifie être internationaliste ? Cela signifie établir entre les nations des liens non pas d’amitié diplomatique, mais de fraternité humaine. Être internationaliste, cela veut dire abolir la constitution économico-politique des nations actuelles, car cette constitution n’est faite que pour défendre les intérêts privés des peuples, ou plutôt de leurs gouvernants, aux dépens des peuples voisins ; supprimer les frontières, ce n’est pas faire un unique amalgame de tous les habitants du globe. Une des conceptions familières du socialisme international et même de l’anarchisme révolutionnaire, n’est-elle pas la conception fédérative, la conception d’une humanité fragmentée, composée d’une multitude d’organismes cellulaires. […] actuellement, c’est en vertu de principe traditionnels, que les hommes veulent s’agréger. Ils invoquent pour cela certaines identités d’origine, leur commun passé, des façons semblables d’envisager les phénomènes, les êtres et les choses ; une histoire, une philosophie commune. Il est nécessaire de leur permettre de se réunir. […] »

Bernard Lazare – Le Nationalisme Juif

XII – BRETAGNE : « LES CORPS ONT DES PRIVILÈGES, LES NATIONS ONT DES DROITS. »

    « J’ai dit que ce n’était pas un privilège, que les corporations avaient des privilèges (elles en avaient à cette époque), mais que les nations avaient des droits… »

Le Chapelier (1788)

Les corps ont des privilèges, les nations ont des droits.

     « Lorsque Anne de Bretagne épousa successivement les rois Charles VIII et Louis XII ; lorsque les Bretons, assemblés à Vannes en 1532, consentirent à l’union de leur duché à la couronne de France, le maintien de leur antique constitution fut garanti par des contrats solennels, renouvelés tous les deux ans, toujours enregistrés au parlement de Rennes, en vertu de lettres-patentes, dont les dernières sont du mois de mars 1789.

« Ces contrats, que des ministres audacieux ont quelquefois enfreints, mais dont la justice de nos rois a toujours rétabli l’exécution, portent unanimement que non-seulement les impôts, mais encore tout changement dans l’ordre public de Bretagne, doivent être consentis par l’Etat de cette province.

« La nécessité de ce consentement fut la principale et en quelque sorte la seule barrière que les Bretons opposèrent si courageusement aux édits du mois de mai 1788, et notamment à celui qui mettait tous les parlements du royaume en vacances. Cinquante-quatre députés des trois ordres, envoyés à la cour de toutes les parties de la province, les commissions intermédiaires des Etats et les corporations réclamèrent unanimement cette loi constitutionnelle. Tous les avocats de Rennes, dont plusieurs siègent dans cette Assemblée, disaient alors au Roi : Vous ne laisserez pas subsister des projets qui, quand ils n’offriraient que des avantages, ne pourraient être exécutés sans le consentement des Etats ; nos franchises sont des droits, et non pas des privilèges, comme on a persuadé à Votre Majesté de les nommer, pour la rendre moins scrupuleuse à les enfreindre. Les corps ont des privilèges, les nations ont des droits. »

La Houssaye, magistrat de la chambre des vacations de Rennes (8 janvier 1790)